Zambie : un safari à pied sur le plancher des zébus

Par Dominique de La Tour, à Livingstone (Zambie)

« Ce sont les hippopotames qui les labourent en marchant tous au même endroit. Nous les appelons autoroutes à hippos ». Le guide désigne de profondes tranchées, échancrées et fangeuses. Nous sommes cinq derrière l’homme. Longeant à pied le cours de la Luangwa. Vingt crocos du Nil y font la bronzette. Chacun son banc de sable. Mais l’ambiance est cassée par un cri rauque : dans les flots thé-au-lait, deux hippopotames se battent, à coup de dents coupantes. L’un bat en retraite. Nous le retrouverons, plus tard, planqué dans un taillis, le dos zébré de blessures. Reprendre des forces pour retourner dans le cours d’eau… Mais comment ? Notre herbivore ne digère que des tiges attendries par trempage. Sur la terre ferme, rien à manger, donc, et s’il jeûne trop longtemps, jamais il ne pourra s’imposer face à son rival. Incapable de retrouver sa place dans la rivière, il mourra de faim. 

Des armes, mais pas pour les animaux

« Tenez ! Matez ces excréments bien ronds : il y en a un autre qui est passé par là. Mâle ou femelle ? Votre avis ? » Silence gêné, comme devant un prof vicelard. « Une femelle, voyons ! Comme chez l’homme, la femelle est plus propre : le mâle, lui, disperse sa crotte en la moulinant avec sa queue – il faut bien marquer son territoire ! » Notre gaillard est fier de ses effets comiques. En Zambie, il faut quatre ans d’études et des piles de bouquins économico-biologico-écologiques pour avoir le diplôme, sésame pour accompagner quelques riches touristes.

Nous escorte aussi un garde en tenue léopard et sa carabine tchèque. « Restez dans ma trace. Vous devez vous isoler pour un besoin pressant ? Attendez que je vous trouve un endroit, et que je fouille avant ». A notre demande, le gars extrait le chargeur : dedans, cinq munitions de cuivre à extrémité de plomb : « Balles à expansion. Gros animaux. Mais on n’a jamais à tirer, ou alors, en l’air ». 

L’arme sert aussi si l’on surprend un braconnier, pas toujours partant pour dix ans de taule… A l’instant, j’ai vu le guide arracher ce fil de fer : un collet pour éléphant. A l’entrée de la réserve, l’atelier Mulberry Mongoose les récupère, et reforge ces pièges en élégants bijoux de cuivre et d’acier. « La beauté issue de la brutalité » proclame son slogan.

Voir la faune de plus près ?

À première vue, choisir le safari à pied, c’est voir de plus près buffles ou léopards. « Rien n’est plus faux, coupe le guide : les animaux voient depuis 60 ans des 4X4 de safari. Ils n’ont rien à craindre, ils le savent, et se passent le mot d’une génération à l’autre. Ce qu’ils redoutent, c’est bien les piétons, qui sont à pied… comme ceux qui les tuent ! » 

Les Big Five, ce sont les cinq gibiers que tout chasseur qui se respectait devait compter parmi ses trophées : lion, léopard, éléphant, rhinocéros et buffle. Un safari à pied c’est plutôt découvrir les Small Five : termite, musaraigne des sables, alecto à bec rouge – dont le pénis, 100% stérile, sert juste… à faire plaisir aux femelles -, aussi le scarabée-rhino et sa corne à l’avant et fourmilion. Justement en voici un, au fond de son entonnoir de sable de cinq centimètres où viendra s’enliser quelque insecte : avec sa trompe, le fourmilion lui vampirisera les viscères comme on gobe un oeuf. 

Cinq rhinos sur neuf

Un walking safari c’est quand même l’émotion de voir une grosse bête à hauteur naturelle, et non du haut du siège d’un véhicule. J’en ai la preuve au sud du pays, au bord du Zambèze, dans une réserve bien plus petite que Lungwa, Mosi Oa Tunya – nom local des chutes Victoria, qui soufflent leur haleine 10 km en aval. Je suis à nouveau en « walking safari » : autre guide, autre garde, avec Kalachnikov mal graissée, cette fois-ci.

Tout autour galopent les babouines alaitant leurs petits et plein de zèbres. Les arbres ont été élagués par les éléphants, dont nous ne voyons que les empreintes dans la boue. Je désigne une trace sinueuse : « Et ça ? La marque d’un serpent ? » – « Mais non, c’est celle de la trompe ! » 

Un mugissement furieux fait sursauter notre petit groupe. Nous approchons, à pas de loup. Deux rhinos se sont affrontés dans un nuage de latérite. La poussière rouge retombe. La paix est revenue. Ils sont cinq : « Cinq sur les neuf derniers qui survivent en Zambie », commente gravement le guide. « Si j’ai déjà été attaqué ? Qu’est-ce que vous croyez ? Ce métier, on le fait tous les jours, alors évidemment, il m’en est arrivé des histoires, surtout avec des éléphants ! » On n’en saura pas plus.

Trois lodges de luxe pour un safari à pied

Sanctuary Sussi & Chuma : au sein du parc national de Mosi Oa Tunya, à 12 km des chutes Victoria, le lodge porte les noms des deux adjoints locaux de Livingstone. 12 maisons dans les arbres, restaurant et bar au bord du Zambèze, de ses hippos et de ses éléphants. Safaris à pied et « game drives » proposés.
Safaris à pied aussi au Kafunta River Lodge : non loin de la rivière qui donne son nom au South Luangwa National Park, 8 « chalets », certains avec piscine, tous ouvrant sur la plaine où paissent éléphants et où un hippo fait trempette, à deux pas de votre table. 3 espaces de restauration. Un service chaleureux et motivé.
Le luxe du luxe ? Puku Lodge, dans la même réserve, surplombant un point d’eau… très fréquenté, 8 logements grand luxe (baignoire extérieure et intérieure, observatoire pour dormir à la belle étoile), avec bar, salon, restaurant autour du feu de bois. 



À lire avant de partir

  • L’Impala blanc – Chasse et Faune de la Luangwa, Norman J Carr (Montbel Libraire & Editeur), 248 pages, 2007, 25 euros. Les récits de chasse de Norman Carr, né en Rhodésie (future Zambie) en 1912. D’abord traqueur d’éléphants et de lions saccageant les villages, il décide de travailler avec les tribus pour faire découvrir la vie sauvage, inventer le safari à pied et devenir… un écolo avant l’heure ! 
  • Livingstone, Marie-Claude Mosimann-Barbier (Ellipses), 286 pages, 2016, 24,50 euros. Au-delà de la citation épuisante « Dr Livingstone, I presume ? » du journaliste américain Stanley, l’histoire complète de l’explorateur-missionnaire de la Zambie (et du reste), depuis ses tristes années écossaises jusqu’à ses funérailles nationales à Westminster. Ses échecs, ses deuils, ses découragements, mais aussi, en direct, sa découverte des chutes Victoria, sa lutte contre la traite musulmane depuis la côte de l’océan Indien, les rapports complexes d’un chrétien naïf avec une Afrique brutale. Ce personnage resté cher au coeur des Zambiens, est présenté, sans concession, par une spécialiste de la colonisation britannique. 
  • Guide Zambie Petit Futé, Dominique Auzias, 288 pages, 2023, 16,95 euros. Avec le Lonely (on aime ou on n’aime pas), un des seuls guides en français sur la Zambie – car attention à la nouvelle mode : des travel guidestraduits dans toutes les langues par Google Translate et élaborés… sur un coin d’ordinateur et de Wikipédia !

À voir avant de partir

  • Carte de la Zambie au 1:1 000 000, Zambia traveller’s map (Tracks4Africa), 2023. A défaut des cartes militaires, l’une des meilleures échelles (1cm = 10 km) du marché. Très claire, avec points de passage des frontières,  gros plans des villes et parcs principaux, le tout sur un papier à l’épreuve des mouillures pour la saison des pluies.
  • I’m Not a Witch – Je ne suis pas une sorcière, film de Rungano Nyoni, Royaume-Uni / France / Allemagne, 2017, 1h33. Dans un village zambien isolé, une petite fille, Shula, est accusée de sorcellerie. Elle est exilée dans un camp de sorcières au coeur du désert, que viennent visiter les touristes. Attachée à un mât, Shula a le choix : se libérer pour se transformer en chèvre, proie des lions, ou rester celle de la curiosité des visiteurs de passage.
  • Zambie sauvage, film de Peter Lamberti, Afrique du Sud, 2023, 3 X 44 minutes. En trois volets (respectivement sur les hippopotames, les crocodiles du Nil et les hyènes), une plongée intimiste dans la faune de la rivière Luangwa.

Pratique

Y aller : aéroport international Kenneth Kaunda (le fondateur de la Zambie, il y a 60 ans) de Lusaka, situé à 20km au nord-est de la capitale (ne pas confondre avec le City Airport). Aéroport international de Livingstone pour les chutes Victoria et la réserve de Mosi oa Tunya. Aéroport national de Mfuwe pour celle de South Luangwa. Pas encore de liaisons directes, et d’ailleurs, pas davantage de liaison directe avec Lusaka depuis Paris. Si l’on compte combiner avec le Zimbabwe, on peut aussi arriver par Harare… tout aussi mal desservi. Le problème de la Zambie, c’est qu’il faut obligatoirement passer par Lusaka pour prendre une correspondance. Nous conseillons donc de prévoir une courte visite de la capitale (les aéroports sont petits : pas utile de venir trop à l’avance pour passer la sécurité) pour ne pas avoir l’impression de passer toute la journée dans l’avion. Les lodges prévoient généralement des transferts. Nous déconseillons les transports en commun, inconfortables (l’épuisante « tôle ondulée » des routes de brousse), passant loin des lodges, et pas toujours ponctuels.

Y dormir : Il existe des établissements modestes (selon les critères occidentaux) qui prévoient des safaris. Nous n’avons pas essayé, mais méfiance : les meilleurs guides – ils auraient tort de s’en priver – cherchent la clientèle à gros pourboires ! En outre, être à l’extérieur de la réserve et pas au coeur même oblige à se lever plus tôt encore. A Livingstone, nous avons adoré le légendaire Royal Livingstone – cher, bien sûr : il a conservé son infrastructure (rénovée) des années 1930 au bord du Zambèze, et les « Falls » sont pour ainsi dire au fond du jardin. Belle piscine historique, cuisine variée – de la pizza à la gastronomie franco-nippo-internationale. Girafes, zèbres et mangoustes gambadent librement entre les bungalows. 

https://www.anantara.com/en/royal-livingstone

Y manger : 

La nourriture zambienne tourne un peu trop autour du nshima, une semoule de maïs ou de manioc qui rappelle le papsud’af : tout aussi insipide et donc à napper de sauces ou de ragoûts de viande et de légumes. Le boeuf (souvent du zébu) est plus tendre que les diverses gazelles (impala, souvent), mais le croc (crocodile) n’est pas qu’une curiosité, c’est un mets savoureux. L’ifisashi est une potée à base d’arachide, d’oignons, d’épinards ou de patates douces. La colonisation brit a laissé son empreinte pour les desserts : lemon curdtrifle, cake… même si les cuisines asiatiques et italiennes ont le vent en poupe. Dans la rue, il faut se limiter à des plats frais et très cuits ; mieux vaut quand même un vrai restau.

L’essentiel à savoir avant de partir : La meilleure période pour s’y rendre : avril à octobre. Décalage horaire : aucun avec Paris. Pour entrer en Zambie, passeport valable 6 mois à la fin du séjour. Le visa a été supprimé pour moins de 90 jours. Aucun vaccin obligatoire, sauf si vous venez de pays déclarés touchés par fièvre jaune et choléra. Devise : 100 kwachas zambiens valent 4 euros. Les dollars et, parfois, les euros sont acceptés. Les pourboires sont beaucoup plus attendus qu’en Europe ou qu’en Afrique francophone. Contre les moustiques, surtout en saison des pluies (novembre à mars), moustiquaire de visage et beaucoup de répulsif adapté (pas le truc « naturel » et « écolo », rarement efficace). Le paludisme ? Le traitement est lourd, pour une parasitose qui ne subsiste guère que dans les zones où vous n’irez pas. Jamais de baignade dans les eaux stagnantes (bilharziose). Prévoir une assistance rapatriement fiable (éviter celles des banques ou des cartes bancaires). Prises électriques britanniques, parfois doublées par les mêmes qu’en Europe continentale… qui ont souvent du jeu ! Le Wifi n’est pas génial, surtout quand le bungalow est loin de la réception – elle, généralement bien couverte. L’anglais est la seule langue officielle, mais il y en a… 17 autres. La principale est le bemba, notamment à Lusaka, mais prévoyez plutôt quelques formules aimables – et pas seulement « je t’aime ! » -, en lozi pour Livingstone, en nyanja pour Mfuwe (très facile à trouver sur YouTube). La religion chrétienne est très implantée (catholicisme mais surtout diverses obédiences protestantes, qui coexistent avec un fond animiste). Sa pratique, comme partout en Afrique, est assez démonstrative : les moqueries ne sont pas trop comprises – déjà qu’on ne saisit pas toujours ce qu’est un athée ! Et à y bien réfléchir, les croyances et pratiques traditionnelles, souvent troublantes, en valent bien d’autres. Enfin, il faut suivre à la lettre les instructions des guides face aux animaux. Pour un touriste, les plus pénibles restent les singes et les plus dangereux, les éléphants. Il n’arrive pratiquement jamais qu’un étranger soit victime d’un serpent – au demeurant dangereux pour certains, tel le mythique mamba noir.