[BONNES FEUILLES] Du littoral adriatique jusqu’aux rives de la Méditerranée, Patrice Ponza a traversé l’arc alpin à pied en suivant le fil exigeant de la Via Alpina. Dans Via Alpina, mes Alpes intérieures (Éditions La Trace), l’auteur raconte cette dérive alpine de 2000 km avec un regard à la fois physique et contemplatif, mêlant l’expérience brute du terrain à une quête plus intime. Astorias publie en exclusivité quelques extraits de ce récit d’itinérance à travers huit pays et des centaines de vallées, où la montagne devient tour à tour terrain de jeu, refuge, école de patience et outil de transformation intérieure.
Par Patrice Ponza, sur la Via Alpina

Introduction
On croit souvent que l’aventure commence loin. Dans un pays étranger, au sommet d’une carte postale ou à l’extrémité du monde. En réalité, elle débute bien plus tôt, dans un instant presque invisible : celui où l’on décide d’oser. Oser quitter l’itinéraire rassurant, faire un pas de côté, puis un autre, écouter cette voix intérieure qui murmure que la vie est trop courte pour ne pas tenter le changement.
La Via Alpina, plus long sentier de randonnée d’Europe, traverse huit pays et plus de 2 000 kilomètres de reliefs alpins. Une ligne de crêtes et de vallées reliant les Alpes slovènes à la Méditerranée. C’est ce fil montagneux que j’ai choisi de suivre, à pied, comme on suit une intuition. Jour après jour, pas après pas, loin des repères habituels, dans une lente traversée de soi.
Sur ces chemins escarpés, le temps se dilate. Le corps s’adapte, l’esprit se recentre, les émotions s’allègent. Les cols franchis deviennent autant de paliers intérieurs. Ici, la destination n’est pas tant un lieu qu’un état d’être. Bien sûr, il y a les paysages : la minéralité brute des hautes altitudes, les alpages baignés de lumière, les nuits étoilées loin de tout. Il y a aussi les rencontres, brèves mais intenses, tissées autour d’un bivouac ou d’un sentier partagé. Mais l’essentiel se joue ailleurs, dans ce dialogue intime avec soi-même que seule la marche au long cours permet. Parce que retrouver le droit d’être autrement exige d’oser, le seul véritable échec aurait été de ne pas essayer. De rester immobile face à l’appel du départ, au besoin de marcher.
Mon aventure se résume peut-être à cela : avoir osé l’ailleurs. En acceptant, avec humilité, tout ce qu’il avait à y vivre — l’effort, le doute, et la joie simple de l’émerveillement.
C’est en marchant les Alpes qu’est né VIA ALPINA – Mes Alpes intérieures. Ce fut un lent déplacement intérieur. Cette marche n’a pas seulement traversé les Alpes, elle m’a traversé.
Je raconte dans ce livre, les montagnes telles qu’on les éprouve quand on les habite vraiment : les départs à l’aube, le sac déjà lourd avant même le premier pas, les cols où le vent griffe l’âme, les refuges non gardés où l’on partage un silence plus précieux que les mots. Il y a dans ce récit, la fatigue qui creuse le corps, l’épuisement qui décape les certitudes, et parfois une lumière précieuse.
VIA ALPINA – Mes Alpes intérieures ne cherche pas l’exploit. Il tente de dire ce que la marche fait au temps, à la pensée, au regard. Quand les jours s’alignent, que le monde se réduit à un sentier. Quand chaque pas devient une unité de mesure intime. On avance, et quelque chose en soi s’allège. Les photographies sont nées dans ce même mouvement. Elles ne guident pas, elles prolongent la marche.
On entre dans ce récit comme on s’engage en montagne : sans certitude, avec lenteur, prêt à se laisser déplacer.
L’art du pas lâché
19 Juillet
Courir à grandes enjambées dans un éboulis devrait figurer au programme de toutes les écoles qui se respectent — surtout celles qui ont la montagne pour salle de classe. On y apprendrait à ne plus craindre la pente, à écouter le chant des cailloux sous les semelles, à se livrer sans retenue à la gravité, comme on se confie à une vieille amie. Dévaler un éboulis, c’est une chevauchée de l’émerveillement, une cavalcade aérienne, que nul manuel scolaire ne devrait négliger.
Les ingrédients sont simples : de bonnes chaussures de rando, un versant fuyant, une pente suffisamment raide, des pierres calibrées à perte de vue, un corps prêt à bondir.
La pente se prend de face. Toujours. On plonge le regard d’abord, puis on offre le buste au vide. Les jambes suivent, frappent, soulèvent, libèrent. Le talon rentre le premier dans la pierre. Ça crisse, ça vibre, ça crie. À chaque foulée, un peu de poids disparaît, un peu de pensée s’efface. On devient coureur de caillasses, funambule de la gravité, lançant toujours plus loin ses enjambées.
Chaque pas est une flèche envoyée dans la descente. Chaque bond est un pari insensé avec l’équilibre. Plus on ose lancer ses pieds, plus la pesanteur devient complice. Plus on est dans le sens de la descente, plus l’allure se fait fluide.
Il ne faut surtout pas lutter. Résister, c’est rompre avec la danse. C’est se faire happer par le chaos. Pour dévaler l’éboulis, il faut s’y fondre pleinement. Devenir torrent de pierres, coulée vivante, glissement heureux. Écouter la pente murmurer, sentir son pouls battre sous la chaussure. Accepter d’être, l’espace d’un instant, un fragment de montagne en mouvement.
L’éboulis est un orgue minéral dans lequel on choisit de s’abandonner. Chaque pas déclenche une note sèche, un frisson de graviers, un roulement de galets. Plus on ose, plus l’instrument s’accorde. À mesure que les jambes se relâchent, une symphonie de chocs et de froissements s’élève. C’est l’incantation primitive du gravier qui accompagne le pas. Chaque foulée devient à la fois organiste et note passagère. Les pierres frottent, s’entrechoquent, résonnent dans les creux de la pente, et l’air lui-même vibre de cette mélodie du silex. L’éboulis joue ses gammes du crissement puisées dans la coulée rugissante.
Et quand on atteint le bas, bien sûr, on se retourne. On regarde la trace déjà effacée, on entend quelques pierres finir leur course dans un soupir. La montagne, elle, reste immobile. Les jambes sont lourdes, les mollets griffés, la peau recouverte de poussière — mais dans la poitrine, la respiration s’élargit, devient légère. Alors on se languit déjà du prochain éboulis, pour replonger, encore. Et encore.
Voilà. Vous l’aurez compris. Courir dans un éboulis, c’est une cour de récré dans la Via Alpina.

Au rythme de la terre
8 septembre
Je marche depuis assez longtemps pour que le fil des jours s’efface derrière mes pas. Assez pour que chaque montagne me parle avec ses mots de pierre, de vent et d’eau. Assez pour sentir la mer se rapprocher.
Dans le Parco Naturale delle Alpi Marittime, tout à l’ouest de l’Italie, la traversée de l’arc alpin flirte avec la fin. Une fin d’aventure qui ne s’essouffle pas. Au contraire, elle s’élève. Elle s’éclaire. Elle s’intensifie. Parce qu’il y a des fins d’itinéraire qui ne ressemblent pas à des fins. Plutôt à des apothéoses. Le regard est plein de couleurs franches, de paysages rudes, d’images fortes. Toutes se déposent dans la mémoire comme un dernier souffle avant l’azur.
Au Passo d’Orgials, sur le sentier qui mène au Lago di Malinvern, chaque pas semble danser une Dolce Vita. La montagne douce et brûlante est remplie d’une agréable hospitalité. Le début de l’automne adoucit le vent, calme la lumière piémontaise. Les montées prennent une courbe nouvelle. L’air se charge d’une odeur déjà méditerranéenne. Dans ce souffle tiède, pin et terre sèche se font sentir. Le soleil baisse et les ombres s’étirent, fines et bienveillantes. Désormais, le chemin avance vers la Méditerranée.
Ce parc des Alpes Maritimes, vaste et peu fréquenté, est une terre où le vivant règne sans partage. Tout semble à sa juste place. Le jaune des prairies d’altitude tranche avec le vert anis des mélèzes. Les roches, tantôt brunes, vermeilles ou rouges, composent une palette que seuls les éléments savent manipuler. Le ciel offre des bleus dignes du sud. Parfois, une vieille caserne de pierre surgit : témoin abîmé de la frontière et du guet, vestige d’un autre temps, que la montagne efface peu à peu. Rongées par le gel et le vent, ces bâtisses guerrières retournent doucement à la poussière. Dans cette lente disparition, se lit une leçon d’humanité.
Dans la haute vallée du Gesso, le sentier se hisse dans un chaos minéral. Le col de Valscura n’est qu’un entassement de blocs, un désert de pierres où le pas doit se faire patient et concentré. Là-haut, plus d’arbres, plus d’oiseaux, seulement le vent. La montagne parle ici une langue faite d’échos portée par la faune à quatre pattes : bouquetins et chamois dominent ce royaume alpin.
Et pourtant, dans cette austérité, l’intensité est immédiate, presque crue. Les arêtes sont affûtées comme des épées, les lacs s’immortalisent dans des teintes de plomb, et chaque arpent de terre semble chargé du souvenir des batailles.
Le soir, les vallées se noient dans la brume. Des mers blanches montent tranquillement depuis les tréfonds du Piémont, avalant les pentes, caressant les cimes. Les sommets s’allongent dans leur lit de coton. Quand le soleil finit par s’échapper, les lacs de haute montagne se transforment en miroirs de verre. Coincée entre la lune et le froid, l’eau ne se raconte plus : elle devient un songe vertical, reçu comme un secret lancé à grands coups d’arc.
Des troupeaux de chamois m’escortent souvent au passage des cols, silhouettes agiles sur des flancs caillouteux. Ils m’observent passer sans crainte, avec l’élégance tranquille des habitués du vide. Leur présence rappelle que l’on n’est qu’une curiosité tolérée.
Plus le chemin avance vers le sud, plus le rythme ralentit. Je ménage cette fin comme je garderais un peu d’eau au fond de la gourde — au cas où. Mes jambes se sont faites au voyage, et dans l’élan des journées, les pensées s’allègent. Chaque pas devient un acte de gratitude, chaque respiration un remerciement discret aux Alpes.
Ce n’est pas la nostalgie d’un voyage qui s’achève. C’est une forme de plénitude que j’aimerais prolonger. À force de marcher, le rythme juste se découvre : celui de la terre elle-même. La montagne apprend la lenteur, l’attention, la patience. Ces vertus s’installent naturellement. Écouter, ressentir, goûter la joie simple d’être vivant. Je voudrais que cela ne cesse pas, que la marche se poursuive dans l’infini.
Dans ce parc piémontais, le granit cède peu à peu la place au calcaire. Le vent porte déjà le goût du sel, tout parle de transition. Les forêts s’éclaircissent, les senteurs changent, les ombres glissent. Une terre en mutation, un territoire de rigueur alpine qui mue doucement vers la douceur méditerranéenne. Et dans cette transformation, quelque chose attire et inquiète. Sans doute est-ce une raison pour laquelle je ralentis.
Les derniers jours de marche ne sont plus une quête. Il ne s’agit plus d’aller de l’avant, mais simplement d’être là, pleinement, dans l’harmonie subtile entre le corps et la montagne, entre l’esprit et la forêt. Mes arrêts se multiplient pour goûter ce temps qui s’échappe.
Chaque respiration devient une présence consciente à l’instant. Ce que j’aime par-dessus tout dans cette itinérance, c’est vivre le moment présent.
En passant le col de Fenestre, le crépuscule s’ouvre sur la vallée des Merveilles. La traversée touche à sa vérité. Mais le but n’est pas au bout du chemin. Il est dans le chemin lui-même, dans chaque lever de soleil, chaque col franchi, chaque silence partagé avec la montagne. À cette heure, les Alpes semblent presque humaines. Elles touchent, elles écoutent, elles invitent à rester. La montagne s’ouvre sur les vallées de Saint-Dalmas-le-Salvage, comme pour laisser passer la lumière avant qu’elle ne s’éteigne. Devant, quelque part, la mer attend. Mais je ne suis pas pressé de la voir.






























Patrice Ponza, Via Alpina : mes Alpes intérieures (Éditions La Trace) à paraître le 2 avril 2026. 26,50 euros, 350 pages.
Disponible à l’achat à cette adresse
Présentation éditeur :
Ce livre est à la fois un voyage photographique et le récit incarné d’une aventure consacrée à la traversée intégrale de l’arc alpin à pied, du littoral adriatique jusqu’à la Méditerranée, sur plus de 2 000 km, 8 pays, 120 000 m de dénivelé. Ces chiffres vertigineux font de la Via Alpina, le plus long sentier de Grande Randonnée d’Europe.
C’est aussi le témoignage d’un parcours authentique, brut et lumineux. Celui d’un homme en quête de sens, porté par la beauté sauvage des Alpes. À chaque détour, sur chaque sentier, dans chaque montagne, l’auteur révèle un potentiel de transformation. À travers ses mots et ses images, il nous invite à ralentir, à écouter, à ressentir. Quand nous posons le pied sur la terre, nous ressentons cette connexion ancestrale qui nous relie au vivant. C’est un hymne à la nature, à la liberté, à cette part d’infini qui sommeille en chacun de nous.
L’auteur :
Formé au journalisme puis à la sociologie, Patrice Ponza répond très tôt à l’appel du monde. À 24 ans, nommé Ambassadeur de la Jeunesse francophone, il part pour un tour du globe à vélo : trois ans, cinquante-deux pays et autant de rencontres nourries par des missions pédagogiques menées sous l’égide de l’Organisation Internationale de la Francophonie.
Sa route le conduit ensuite au Cameroun, où il dirige une Alliance Française, avant un retour en France marqué par une vie professionnelle aussi variée que foisonnante.
En 2019, il opère un pas de côté en devenant berger en Suisse. La marche s’impose alors comme un langage, un rythme intérieur, une manière d’écouter le monde autrement.
En 2025, il traverse seul les Alpes, une quête à la fois géographique et intime. Aujourd’hui, il se consacre pleinement à la marche au long cours et à l’écriture, cherchant dans chaque pas un espace de vérité, de silence et de liberté.
Patrice Ponza sera présent pour le lancement du livre du 18 au 22 mars sur le Salon du livre de Genève, du 26 au 29 mars à la Foire du livre de Bruxelles, et le 2 avril à la Cité internationale Universitaire de Paris (Fondation de Monaco).
