À l’est de la Tchéquie, la Moravie reste largement ignorée des voyageurs français. Autour d’Olomouc, cette région discrète cache pourtant un concentré d’histoire européenne, entre héritage des Habsbourg, paysages mystérieux et traditions intactes.
Par Pierre Georges, en Tchéquie
3 % : voilà la part de Français parmi les 23 millions de touristes ayant visité la Tchéquie (ex-République Tchèque) en 2025. Derrière ce chiffre se cache une évidence : en dehors de Prague, une large partie du pays reste invisible pour les voyageurs français, malgré la proximité géographique et culturelle. Et, parmi ces angles morts, la Moravie, l’une des deux régions historiques du pays avec la Bohème voisine, figure sans doute en première place.
À Olomouc, cité historique située au cœur de cette région orientale entre Brno et Ostrava, le sentiment est immédiat. Celui d’une perle cachée, d’un ancien centre européen discret, presque effacé, dont chaque pierre semble raconter l’histoire du continent. Façades pastel, places baroques, ruelles piétonnes impeccables : la cité de 100 000 habitants séduit par son élégance simple, provinciale, calme. Pourtant, partout, des indices. Ici, l’Europe s’est décidée, construite, souvent sans bruit. Car, sous l’influence des Habsbourg, la Moravie fut longtemps un carrefour de pouvoir, à la croisée des mondes slaves et viennois.
Au palais archiépiscopal — l’Archbishop’s Palace — les couloirs feutrés et l’architecture baroque racontent cette autre histoire du continent. C’est ici, à la suite de la Révolution française, que Lafayette fut déporté et emprisonné plusieurs années. C’est dans ces mêmes salons que se sont réunis, en 1805, les ennemis de Napoléon avant la bataille d’Austerlitz, qui s’est jouée à quelques kilomètres de là. Et la liste est longue, courant jusqu’au pape polonais Jean-Paul II, qui y a réuni ses cardinaux en 1995.
Baroque et fromage
Partout, dans la ville, des joyaux : églises innombrables, hôtel de ville et ses arches, tour astrologique, bibliothèques historiques, colonne de la Sainte-Trinité classée au patrimoine mondial de l’Unesco, palais baroques aux plafonds peints dans les détails d’une architecture où l’Italie affleure parfois, comme un souvenir lointain des routes commerciales et culturelles qui traversaient la région. Le café, le chocolat, certains fromages : des influences culinaires entières ont transité par ici, bien avant de s’imposer ailleurs en Europe centrale. Le seul fromage d’origine tchèque, l’Olomoucké tvarůžky, y est fabriqué depuis des siècles et fait l’objet d’un immense festival chaque année autour du 20 avril.
Pour mieux apprécier ce concentré d’histoire oubliée, il faut prendre de la hauteur, et monter les marches de l’église Saint-Moritz (plus de deux cents). La vue embrasse d’abord les clochers et les maisons colorées, puis une région paisible, presque immobile. Rien ne laisse deviner que cet espace a concentré tant de décisions politiques, de conflits, d’influences successives des grands royaumes européens, de la couronne de Suède à celle de l’empire austro-hongrois, dont la ville fut un important centre militaire et administratif. C’est ce décalage qui frappe : la Moravie n’a rien d’un centre, pourtant, tout y converge.
Contes de fées, maisons hantées et prestigieux papiers
Quitter Olomouc, c’est prolonger ce sentiment. À une trentaine de kilomètres, le château de Bouzov surgit comme une vision hallucinée. Tours élancées aux toits rouges, remparts massifs, silhouettes parfaites : un décor de conte de fées devenu réalité. Reconstruit plusieurs fois au fil des siècles par la maison Habsbourg, dont certains membres illustres ont habité le château jusqu’au début du 20ᵉ siècle, il incarne à lui seul l’imaginaire de l’Europe centrale. À l’intérieur, le froid saisit. Les salles s’enchaînent comme dans un labyrinthe aux innombrables étages, les murs sont chargés, les passages secrets nombreux. Là, des ours servent de descentes de lit. Ici, un panneau de bois cache une entrée secrète. Tout semble figé, comme suspendu entre histoire et fiction. Ce n’est pas pour rien que la plus haute tour du château a servi de décor à l’un des contes de fées tchèques les plus connus. Aujourd’hui encore le fantasme opère toujours et le lieu attire mariages et tournages depuis le monde entier.
Plus au nord, en direction de la frontière polonaise, le paysage change. Les monts Jeseníky s’élèvent doucement, les forêts s’épaississent, les villages paraissent toujours plus secrets. Dans ces vallons, la Moravie devient plus mystérieuse encore. Malgré les altitudes modestes (en dessous de 1500m), la neige perdure jusqu’au milieu du printemps, et quelques petites stations de ski y sont établies. À Sobotín, un ancien domaine aristocratique transformé en resort relie ses nombreux bâtiments par des souterrains voûtés, dans une ambiance des plus étranges. On y skie, on s’y essaie au beer spa, et surtout on peut y dormir dans des chambres sorties tout droit du début du XXᵉ siècle. On pourrait y toucher du doigt les fantômes des Habsbourg. La nuit y sera inoubliable.
Non loin de là, à Velké Losiny, une autre forme d’héritage se perpétue. Dans un moulin du XVIᵉ siècle, on fabrique encore du papier à la main, selon des techniques vieilles de plusieurs siècles. Certaines machines toujours en service revendiquent 300 ans de service. Le papier qui en ressort se veut l’un des plus prestigieux d’Europe, destiné au fil de l’histoire aux grandes familles royales, aux universités, aux éditions de prestige. Nombre de traités ayant scellé le sort du continent y sont nés. Un symbole fort du paradoxe qu’est la Moravie. Une région de mystères calmes, presque effacée, qui n’apparaît sur aucune carte mentale des voyageurs européens. Et pourtant, un territoire fondateur, un lieu de passage, de décisions, d’influences. Un cœur discret, oublié, mais toujours battant.




























À lire avant de partir
- Josef Váchal, Roman sanglant (L’Engouletemps) : œuvre (occulte) d’un écrivain tchèque (culte) du début du 20e siècle, proche du mouvement surréaliste. Un résultat étrange et baroque, exactement à l’image de la région. « Artiste complet, Josef Váchal écrivait, illustrait et imprimait lui-même ses livres. Le Roman sanglant, parodie de roman populaire imprimée à 17 exemplaires en 1924, est devenu dans les années 70-80 un livre culte de la scène alternative tchécoslovaque. Il est sorti au grand jour en 1989. Dans la première partie du livre, l’auteur présente une étude sur le roman sanglant en Bohême, livres peu chers et mal imprimés, héritiers de la grande tradition des romans populaires allemands ou français. La seconde partie est un roman sanglant typique. A mesure que les chapitres s’enchaînent, les cadavres s’accumulent, l’intrigue s’embrouille, les personnages se compliquent, les erreurs typographiques s’affirment, les illustrations s’émancipent du texte. Le Roman sanglant devient un exercice de création artistique totale unique en son genre », peut-on lire sur la Librairie Gallimard.
- Franz Kafka, pour saisir un peu de l’atmosphère d’Europe centrale
- Pour en savoir plus sur la Moravie : https://wanderlustale.com/escapade-en-moravie/
Pratique
Y aller : Par Prague, où se posent des vols de toute l’Europe et de tout type de compagnie. Il est aussi possible de rejoindre efficacement Prague en train depuis Paris avec correspondance via Munich, Stuttgart ou Nuremberg. Une fois parvenu à la gare de Prague, le mieux est de rejoindre Olomouc et la Moravie en train, comptez environ 2h30. La route est plus compliquée, peu directe et souvent bien embouteillée. Le plus simple étant donc de rejoindre Olomouc par le rail, puis d’y louer une voiture. En matière d’aéroports, Vienne et Cracovie sont aussi deux alternatives proches.
Y dormir : à Olomouc, privilégier le NH Collection, un peu en dehors du centre-ville (mais que l’on rejoint vite à pied). La meilleure option moderne et confortable. En dehors : le Perk Hotel de Šumperk est à voir : design fonctionnaliste et ultra-moderne installé depuis 2023 dans un ancien complexe industriel des années 30. L’un des rares hôtels et restaurants tchèques récompensés par Michelin et le Gault & Millau en dehors de Prague. Enfin, pour une nuit hors du temps : l’aile historique du Resort Sobotin. Demander à séjourner dans l’aile « Klein » du complexe.
Y manger : Les autorités tchèques, dans le but d’attirer notamment la clientèle française, misent beaucoup sur la gastronomie ces dernières années. Les tables, et le service, restent très inégales en Moravie, mais un arrêt au Long Story Short d’Olomouc, lieu vivant à la cuisine moderne, s’impose. Pour une halte sucrée et artisanale : la pralinerie de Ludvikov. Enfin, cela n’a pas changé : la Tchéquie reste le premier pays de consommateurs de bière au monde. Difficile de faire sans, ni de boire autre chose, certains restaurants de Moravie proposant même de la bière (forte) en illimité avec son repas, comme au restaurant de l’hôtel Josef à Sobotin.
L’essentiel à savoir avant de partir : la haute saison du tourisme morave se situe au printemps, et au début de l’automne. L’été étant considéré comme trop chaud, ce n’est pas la période la plus chargée de l’année dans les hôtels. Comme en témoignent certains de ses milliardaires de plus en plus implantés en France, la Tchéquie est un pays à la croissance soutenue, et riche. Le coût de la vie y reste encore modéré. Le pays ne fait pas partie de la zone euro, et 1€ représente 25 couronnes tchèques (CZK). Info qui peut être utile : contrairement à la Slovaquie voisine, pas de danger en randonnée puisqu’il n’y a pas d’ours dans les montagnes moraves. Enfin, un tour-opérateur français bien implanté dans la région sera Voyageurs du monde : https://www.voyageursdumonde.fr/voyage-sur-mesure/voyage-republique-tcheque-boheme-moravie/voyage-boheme-et-moravie-en-republique-tcheque/pei5662.
