Au cœur de la Valette, la capitale de la très fréquentée île de Malte, se cachent quelques havres de paix permettant un retour dans une histoire dense et agitée. Dans la Bibljoteka, mémoire nationale des chevaliers, ou au Musée national, il est possible de se replonger dans le temps et de trouver des échappatoires au surtourisme et au béton.
Par Pierre Georges, à Malte
« Sur Malte, tout le monde a laissé quelque chose de son passage », nous glisse-t-on à l’entrée de la Sacra Infermeria de La Valette, un ancien hôpital construit par les chevaliers de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem en 1574. Et après les Phéniciens, Romains, Angevins, Byzantins, Arabes ou encore Normands, après les ordres de chevaliers ou les soldats napoléoniens et britanniques, c’est aujourd’hui au tour du surtourisme et de l’immigration économique de marquer de leurs empreintes la petite île de Malte.
La course au chiffre, toute l’année
Car d’un petit million de touristes en 2004, la fréquentation annuelle de l’île dépasse aujourd’hui les trois millions et demi de visiteurs. Surtout, de 11 000 étrangers vivants sur l’île en 2012, les dernières estimations s’établissent à 150 000 environ. Et avec un total de près de 550 000 habitants sur seulement 316 km2, Malte affiche la densité de population la plus élevée de l’Union européenne. Des progressions folles qui ne sont pas sans conséquences sur l’urbanisme, la fréquentation de certains sites, les transports et plus globalement sur l’identité de ce confetti méditerranéen ayant joué de tout temps un rôle stratégique, entre cotes tunisiennes et siciliennes.
Et le glas du surtourisme ne semble pas prêt de sonner, tant les autorités de l’île continuent de miser sur le secteur pour développer la micro-nation de 27 kilomètres de long sur 14 de large. Elles le reconnaissent aujourd’hui : en été, les capacités touristiques ont atteint un plafond de verre et il n’y a plus assez de logements sur l’île pour accueillir les flots de visiteurs amenés par les transporteurs low cost qui ici s’en donnent à cœur joie, Ryanair en tête. Le Malta Tourism Authority (MTA) a cessé de promouvoir la destination pour la saison d’été… pour se concentrer sur l’hiver et de nouvelles typologie de clientèle plus fortunée. L’objectif affiché : remplir les 60 000 chambres de l’île pendant les mois les plus creux, tout en misant sur le tourisme gastronomique, le luxe, le nautisme…
Si Malte offre des sites et des bâtiments emblématiques (de l’Hypogée Ħal-Saflieni aux temples mégalithiques, du foisonnement historique de La Valette aux fonds marins de Gozo…) sa nouvelle posture de paradis du tourisme de masse low-cost et multiculturel en dérouteront plus d’un, entre hôtels all inclusive, royaume du béton et plages impersonnelles. Se rendre la nuit dans les ruelles de St Giljan, cité balnéaire du nord de La Valette, suffira aussi à perdre ses repères, entre bars aux hôtesses pugnaces, vodka-soda bon marché, fast-food et débauches d’enseignes lumineuses rappelant une mégalopole asiatique.
Des havres de paix
Il est donc aujourd’hui facile d’oublier qu’avant de rimer avec vols low-cost et ventes de passeports européens, l’île de Malte rima longtemps avec les ordres de chevaliers. Le dernier bâtiment public que ces derniers ont construit à La Valette, la petite capitale maltaise, est une bibliothèque, devenue de nos jours la mémoire de leurs siècles d’occupation de l’île. Au cœur des ruelles ocrées, entre terrasses bondées et océans de touristes, il suffit d’oser en pousser les intimidantes portes pour se retrouver en pleine contradiction. A l’extérieur, tout n’est que brouhaha, soleil éclatant et instagrameuses britanniques. A l’intérieur, règne au contraire un calme stupéfiant, une obscurité obligée et une odeur de papier jauni.
Le voyage dans le temps est immédiat. Cette minuscule bibliothèque nationale fut imaginée dès le 16e siècle par Claude de la Sengle, grand maître de l’ordre de Saint-Jean-de-Jérusalem, dans le but de réunir le trésor commun de tous les livres ayant appartenu aux défunts chevaliers. Si les travaux ont démarré en 1776 sur des plans de l’architecte Stefano Ittar, elle ne fut terminée d’ériger qu’en 1796, deux années avant que l’ordre de Malte fut expulsé de l’île par Napoléon. Ce ne sera qu’en 1812, alors que l’île était passée sous domination britannique, qu’elle fut inaugurée et commença à accueillir les antiquités des chevaliers maltais. Et depuis la création, en 1976, de la nouvelle bibliothèque publique de Floriana, la bibliothèque de La Valette, appelé par les maltais la Bibljoteka, est uniquement dédiée aux expositions et à la recherche.
Incunables et « glorieuses conquêtes »
Sous de simples vitrines et dans une seule pièce ornée d’armoiries se retrouvent aujourd’hui des fonds d’une immense valeur historique. Plusieurs dizaines d’incunables sont exposés, dont plusieurs rarissimes concernent l’ordre de Saint-Jean-de-Jerusalem : Privilegia ordinis Sancti Joannis Hierosolymitaini a Summis Pont. concessa (Cologne, 1495), l’Obsidionis Rhodiae urbis descriptio de Caoursin (Venise, 1480), ou encore une Cosmographie de Prolémée (Rome, 1490). Outre ces pages dont certaines datent des premières croisades, sont aussi conservés ici les actes fondateurs de l’Ordre, près de 1600 volumes de manuscrits enluminés, gravures, hagiographies… Au total, 402 000 volumes y sont conservés, dont les archives de l’ordre de Saint-Jean : charte de Baudouin 1er de Jérusalem accordant des possessions en Galilée aux chevaliers en 1107, ou la charte de Charles Quint donnant l’île de Malte à l’ordre en 1530.
Régulièrement, la bibliothèque, dont la visite est gratuite, expose ses collections remarquables de cartes anciennes, dont beaucoup remontent aux 15e et 16e siècles et sont signées par des Français. Sont ainsi visibles une Carte du gouvernement de Roses (Sébastien de Beaulieu, 1645) tiré de l’ouvrage Les glorieuses conquêtes de Louis-le-Grand, une Rhodium Historia (Guillaume Caoursin, 1496), ou encore un Plan figuré des cinq premières divisions de la nouvelle topographie du royaume de France (Robert de Hesseln 1780). « L’exposition inclut plusieurs trésors de la collection nationale maltaise, dont certains sont montrés pour la première fois, comme des atlas de Lafreri, une carte du monde unique d’Antonio Saliba, la carte des cavaliers de la bataille de Lepanto, l’Arcano Del Mare de Robert Dudley, une rare édition de l’Atlas Maior de Johannes Bleau ou encore des albums de 1565 de Perez d’Aleccio et Lucini », raconte Joseph Schirò, président de la Malta Map Society. En Français, Anglais, Italien ou Arabe, toutes ces cartes racontent l’histoire mouvementée de la plaque tournante stratégique qu’est Malte.
Pour en savoir plus lors de la visite, ne pas hésiter à s’adresser à l’un des discrets bibliothécaires, ou, avec un peu de chance, à la conservatrice, cloitrée dans un minuscule bureau attenant aux collections, au milieu de montagnes de manuscrits et avec, bien sur, les volets bien fermés sur l’extérieur. Comme pour protéger un peu plus les archives des chevaliers du monde moderne.
Une machine à remonter les dominations
Un autre moyen d’échapper à la folie touristique contemporaine et de remonter un peu plus dans le temps sera de se plonger dans les collections du tout proche musée national d’archéologie de Malte, écrin niché dans l’auberge hospitalière de la langue de Provence, ancienne demeure des chevaliers.
Y sont exposés des reliques de la préhistoire maltaise, vers 5000 avant JC, période ou furent bâtis des temples mégalithiques parmi les plus anciens au monde. À travers des poteries, des outils en pierre et des figurines stylisées, le musée retrace l’ascension des premiers habitants de l’île, de leurs pratiques funéraires jusqu’à leur ingénierie. La Venus de Malte, une petite figurine de femme aux formes voluptueuses datant de la préhistoire, est l’une des pièces les plus célèbres. Les temples mégalithiques de Ħaġar Qim, Mnajdra ou Tarxien, dont les fragments sont ensuite exposés, constituent des témoignages de la complexité des sociétés préhistoriques, entre finesse des ornements et précision de l’alignement astronomique des monuments.
Le parcours se poursuivra au gré des occupants suivants de l’île, entre bijoux et céramiques phéniciennes, ruines de temples puniques, statuettes et mosaïques de villas romaines, premiers artefacts liturgiques témoignants de la christianisation de l’île, jusqu’à l’époque médiévale et les siècles de gloire des Chevaliers de Saint-Jean.
Un voyage dans le temps qui ne se contente pas de recueillir les artefacts mais qui leur donne un sens, plongeant dans une histoire où chaque culture, l’une après l’autre, à laissé sa marque sur l’île. Une façon de mettre en parallèle ces millénaires de dominations successives avec notre époque, où l’île s’est très rapidement transformée en une nouvelle tour de Babel aux frontières culturelles bien floues.
Bibliothèque nationale de Malte (Bibljoteka Nazzjonali ta’ Malta), 36, Old Treasury Street (sous les arcades), La Valette.
Musée national d’Archéologie, Auberge de Provence, Republic Street, La Valette
Les Chevaliers de Saint-Jean à Malte
Les Chevaliers de l’ordre de Saint-Jean-de-Jérusalem, dont les origines remontent aux premières croisades, arrivent à Malte en 1530, après avoir été chassés de Rhodes par l’Empire ottoman. L’empereur Charles-Quint leur cède l’île, qu’ils fortifient, notamment en construisant les célèbres Fort Saint-Elme et Fort Saint-Ange à La Valette, et en établissant un réseau de défense pour protéger la Méditerranée chrétienne des incursions turques. Leur moment de gloire survient en 1565, lors du siège de Malte, lorsqu’ils repoussent une armée ottomane massive. Après cette victoire, Malte devient un bastion stratégique pour l’Europe chrétienne. Les chevaliers gouvernent l’île pendant deux siècles, la transformant en une place forte du commerce et devenant une puissance politique d’importance. Ils y pratiquent aussi l’esclavage, des guerres de course et autres prises d’otages… Leur pouvoir sur l’île s’achève au XVIIIe siècle, après la prise de Malte par Napoléon en 1798, et avant l’instauration du protectorat britannique.
















À lire avant de partir
À voir avant de partir
Pratique
Y dormir : Que dire ? Des hôtels et logements de toutes sortes, il y en a trop, partout, pour tous les goûts même les plus discutables. Nous avons opté de notre côté pour le Westin Dragonara à St Julian. Un bel établissement, dans un emplacement à peu près central et qui, le soir venu, pourra permettre de découvrir les rues animées de cette ville très fréquentée. The Westin Dragonara Resort, Dragonara Road St. Julian’s, STJ 3143, Malte, Téléphone : +356 2138 1000.
Y manger :
- Pour le poisson, quelques institutions résistent, comme l’immanquable Ta’Victor à Marsaxlokk et son menu 5 services à une grosse trentaine d’euros. Mention spéciale pour le poulpe. Ta’Victor, RGRW+H29, Marsaxlokk, Malte, Téléphone +356 9947 4249.
- Si vous en avez, pour une raison ou pour une autre, l’occasion : une soirée (de prestige) dans le cadre de la prestigieuse Sacra Infermeria, ancien hopital des chevaliers reconverti en salle de réception et de conférence, sera un must.
- Sinon, se référer à cette liste très complète du site Français à Malte.
Avec les enfants : Sans problème.
