[BONNES FEUILLES] Nicolas Descave est botaniste. Parti de Saône-et-Loire, il a rejoint Saint-Jacques-de-Compostelle à pied en consommant -entre autres- les végétaux que la nature lui a offerts au bord du chemin. Dans son livre Le Chemin des plantes (Transboréal), il raconte 2000 kilomètres parcourus en se nourrissant de lampsane, mâche, mouron blanc ou plantain… Dans cet extrait, il nous relate sa traversée de l’Aubrac, effectuée entre sols acides, jonquilles et fromages.
Par Nicolas Descave, sur les chemins de Compostelle
J’entre sur les terres d’Aubrac.
Ici, il fait froid longtemps, et le sol est si acide que les micro-organismes sont ralentis. Ils mettent alors plus de temps à décomposer la matière organique qu’elle n’en met à se former. En clair, quand les plantes meurent, elles ne retournent pas complètement dans le cycle de la vie. Bien qu’ayant perdu leur forme initiale, elles s’accumulent, parfois sur des mètres d’épaisseur. Ici, rien ne disparaît jamais vraiment. Les êtres morts restent dans cette forme transitoire, sans pouvoir être libérés, ni que ce qui les forme physiquement puisse retourner dans le flux vivant. Pour cela, il faudrait aérer les liens, c’est-à-dire oxyder l’atome de carbone qui les structure. Le feu est l’oxydation du carbone, et les cendres sont les minéraux essentiels à la structure des futures formes de la vie.
Seulement, lorsqu’il fait trop froid, les êtres qui s’occupent de cette incinération discrète et pourtant omniprésente ne se réveillent pas. C’est dans le rumen des vaches, au chaud, que les micro-organismes peuvent alors être actifs. Sans les vaches pour épandre ces minéraux par leurs bouses et leurs urines, il n’y aurait pas tant de pousse possible ici. Les conditions restent néanmoins rudes, et les plantes en sont plus amères, moins digestes, car elles ne peuvent se permettre de se donner si généreusement. La plupart sont comestibles pour les vaches, après prédigestion dans le rumen, mais pas pour les humains à la gorge sensible. Le seul moyen de se nourrir physiquement des plantes qui vivent ici, c’est en buvant le lait de cette terre, le « white spirit » des prairies de l’Aubrac.
C’est donc ici que je vais racheter de la nourriture pour la première fois. Un gros fromage du pays rempli d’artisous. Le froid glacial et le vent du matin me sont entrés au fond des os, et j’ai du mal à rendre la monnaie. Je sens que les muscles et les tendons ont pris sur eux. C’est le moment parfait pour les nourrir grassement. Étrange tout de même de repartir avec du poids supplémentaire dans le sac. J’ai aussi envie de casser la légende de « celui qui ne mange que des plantes » qui s’est créée autour de moi. L’ego n’en sera que plus léger à transporter. Qu’il y ait moins d’attentes des autres personnes me permettra aussi d’être plus à l’écoute de moi-même.
Les prairies montagnardes ne sont pas encore réveillées, et il est agréable de s’y vautrer dans l’herbe rase, sous le soleil enfin arrivé. J’entame le fromage sacré. Quelle explosion ! Quels goûts ! J’y reconnais plein de fleurs, typiques de ces prairies à fenouil qui donnent un lait abondant et aromatique. C’est un fromage de diversité. Il y a différentes bactéries et levures là-dedans. Penicillium roqueforti s’y est infiltrée, et bien sûr les artisous, acariens si riches et bons, qui ont modelé cette tome. C’est un truc que beaucoup de campagnes ont perdu, ça, la diversité microbienne, dans la bouche comme dans les prairies. Il sent bon la vie, ce fromage. Je ne regrette pas mon choix, et ma culpabilité est rassasiée.
Je sens en repartant que cet excellent fromage me procure moins d’énergie que mes salades. C’est autre chose que je suis venu chercher en lui, notamment du molleton pour mes muscles et mes os. Cela dit, je rêve d’une salade, mais les landes d’Aubrac sont comme je le pensais : elles ne sont pas faites pour que les humains les broutent. Il y a bien quelques comestibles classiques qui poussent en bord de chemin, mais elles ne m’inspirent guère. Le soleil aussi est là, mais je ne quitte pas mon pull tant le vent est présent et froid. Il n’y a pas d’arbres sur ces terres, il sera compliqué d’y tendre ma bâche sans qu’elle s’envole dans la nuit.
La jonquille illumine le plateau à perte de vue. Enfin, le narcisse fausse-jonquille, Narcissus pseudonarcissus. La « vraie » jonquille, Narcissus jonquilla, est une fille de la Méditerranée, rare en France, avec les feuilles en forme de jonc. Mais le nom est appliqué depuis des siècles aux plantes du nord qui ont le même type de fleur. La jonquille, donc, a ses grandes fleurs jaunes ouvertes. Des millions d’étoiles au milieu desquels nous avançons. Dans quelques semaines, ce sera au tour du narcisse des poètes, Narcissus poeticus, de prendre le relais avec ses fleurs blanches.
Compostelle, Campus stellæ : le champ aux étoiles, pas besoin d’aller à Compostelle pour le trouver. Nous y sommes déjà, à marcher sur des reliques d’êtres lumineux. Ce plateau sacré est un autel, une porte du ciel. Santiago de Compostela en sera peut-être une autre, sûrement différente. Chaque porte a sa clé.
Parfois, on semble être en apesanteur. Le temps est si arrêté que même les pierres paraissent vivantes. Et pourtant, ici aussi, on constate l’intensification agricole. Comme partout, nombre de fleurs ont disparu. Qu’est-ce qui est parti avec elles ? Il est important de reconnaître les lieux rares où il reste ces plantes spéciales. Elles ont en mémoire des alliances cachées. Gardiennes d’amours millénaires avec les micro-organismes, ces êtres invisibles, les pollinisateurs et autres insectes, ces fées de nos prairies et de nos bois. Centres de liaisons multiples entre les énergies locales et le soleil.
De l’amour entre le soleil et la terre naissent les herbes.
J’en ai assez de voir les plantes comme des aliments, de regarder surtout celles qui se mangent. La grosse centaine de plantes que j’ingère n’est rien comparée aux milliers d’autres que je dépasse sans m’attarder. J’en manque d’importants messages.
L’accumulation de matières organiques crée de vraies éponges : les tourbières. Le chemin ne peut les éviter. Le manque d’oxygène bloque encore plus la décomposition, et seules des plantes spéciales y vivent. Je passe au-dessus d’une vasque. On dirait qu’il y a, dans l’herbe, une fleur avec mon visage. Narcisse, me dit l’écho.
Des mémoires et des miroirs, voilà ce qu’est l’Aubrac.
Enfin, à Rieutort, un talus sain aux belles stellaires, mâches et pensées. En dix minutes, j’ai une grosse salade. Le fromage accompagne les plantes, et ça fait un beau repas. Excellent. La digestion du lactose se fait bien. Il est vrai que j’ai mangé plus de gaillet ces derniers jours que toutes les vaches de mon village. Se nourrir du lait de cette terre est une renaissance, celle de l’énergie des êtres qui y ont vécu.
La belle recette : fromage de la vacha-mama et fleur de pensée sur limbes de stellaire. Le goût du rêve m’empapillone à pleine bouche. Je m’emplis encore de ce septième ciel en regardant la pleine lune, Sainte-Nectaire, condensé de Voie lactée. Son énergie me tient éveillé. J’incarne bien une plante qui cherche le repos en Aubrac.
Nicolas Descave, Le Chemin des plantes, paru en 2025 aux éditions Transboréal, collection Nature nomade
Disponible à l’achat à cette adresse
Présentation éditeur : Nicolas Descave, trentenaire passionné de botanique, a suivi la voie des plantes jusqu’à Saint-Jacques-de-Compostelle. Il a profité en chemin de ce que la nature a de meilleur : de chez lui, en Saône-et-Loire, jusqu’aux confins cantabriques, il parcourt 2 000 kilomètres en consommant les végétaux le long du sentier. Ainsi découvre-t-il la flore de la Margeride, de l’Aubrac, des vallées pyrénéennes et, plus loin, de la Meseta : il cueille la lampsane, la mâche et le mouron blanc pour composer des salades, ou encore le grand plantain qui soulage les pieds fatigués ? Autant de plantes dont il sait les vertus, l’histoire ou le rôle dans l’environnement et qui apportent une réponse aux questions et aux doutes nés de l’aventure.


















