Saint-Domingue : tauromachie caraïbe

En République dominicaine, à Santa Cruz del Seibo, arrière-pays de Punta Cana, chaque printemps est l’occasion d’une semaine de folles fêtes taurines (sans mise à mort). Les initiés – et zéro touriste – y accourent depuis tous les points de l’île. Reportage.

Par Dominique de la Tour, en République dominicaine


Policiers et militaires les attendent au tournant. Matraques à la main, ils repèrent d’où viendront les débordements, quand la chaleur et le mauvais rhum feront leur effet. Il est 16h. Sur l’arène, la jeunesse des bidonvilles du coin joue au base ball. Pas de batte ni de balle : on prend des pierres ou une cannette et un bâton. La corrida est en retard.

Celle qui organise, c’est la Fraternité des adorateurs dont le rôle premier est de révérer la relique de la Vraie Croix, offerte par un pape à la ville il y a longtemps ; mais le point d’orgue de leur activité, c’est chaque 2 mai : la corrida quotidienne des fiestas patronales, qu’on célèbre, jure-t-on, depuis l’arrivée des Espagnols, en 1501. 

Satin voyant

L’avantage d’être venu tôt : j’ai une place assise. En face, d’autres sont déjà heureux de se jucher comme des corbeaux sur les rambardes de fer. Les parapluies servent d’ombrelles, et les casquettes ont des visières bricolées dans un vieux carton. Inlassables, les marchands de Seven Up et de noix de coco tournent, tablant sur le soleil, déjà fort en ce printemps, pour attiser les soifs. 

Les « habits de lumière » des quatre toreros fricotent avec le satin voyant des peignoirs de boxeurs. Ils portent baskets et dreadlocks, sauf un, qui peaufine son look Don Quichotte. Les capes rouges portent le nom d’un politicien ou d’un vendeur de motos. La pub. Pas d’épée : il n’y a pas de mise à mort – en tout cas, pour le taureau, car du côté des hommes, il peut y avoir des victimes.

Le matin, j’ai roulé à travers les prés et champs pour dénicher le corral où les bêtes, prêtées par le grand éleveur de l’île, broutent à l’abri d’un muret : des romana red, race issue des zébus de l’Inde, mâles robustes à robe rousse pesant jusqu’à 800 kg – à Nîmes, ils n’en font que 500 à 600. 

Un style pas très académique

Concentrés, les toreros répètent leurs figures tauromachiques. Ne restent dans l’arène que les cavaliers, les jinetes, lasso à la selle, et les soldats, qui s’épuisent à traquer les amateurs, décidés à toréer malgré eux. 

Une trompette. Le premier bovidé bondit vers l’arène, poussant, comme le piston d’une seringue, les curieux qui traînaient dans le corridor d’accès. La masse puissante est d’autant plus effrayante que son œil a l’air indifférent. 

Il fonce sur un mannequin qui vole, gardant l’air niais de son sourire peint. De derrière leur portillon à chicane, les toreros font claquer les capes : ce n’est pas le rouge qui excite le toro, c’est le mouvement, et ce que la bête compte bien encorner, c’est l’homme. 

Il fonce dans un premier torero, qui fait un pas de côté, et fait tourner le taureau comme si c’était une anguille. Un autre prend le relais. Passes et re-passes. Le courage est là, même si le style approximatif désolerait un aspirant matador en première année. 

Eviter que le fauve ne s’acharne

Après que chacun a montré ses talents, on voit rentrer un taureau plus excité que jamais. C’est alors que, défiant les cris désabusés du service d’ordre, les amateurs se jettent dans l’arène. Ils citent (appellent) l’animal, agitant leur capa effrangée ou une pancarte publicitaire. L’un court sans lâcher sa cerveza, l’autre se cache derrière un pote qui se fait corner à sa place. Et cet autre, lambin avec son minuscule bandana : le taureau le renverse et le piétine. Bons princes, les toreros captent l’attention du fauve pour éviter qu’il n’achève l’imprudent ; puis trois lassos se croisent sur les cornes : un à gauche, un à droite pour que les jinetes puissent guider la terrible masse de muscle, le troisième pour la tirer au fond du corral.

Au suivant ! A nouveau quelques minutes de passes bien tournées. Un réflexe ralenti d’un quart de seconde, et mon Don Quichotte vole à quatre mètres d’altitude, retombant, vulnérable, ventre dans la poussière. A nouveau ses frères d’armes accourent et dévient le fauve enhardi – pour éviter qu’il ne s’acharne.

Un mort qui ne se porte pas trop mal 

Le taureau numéro trois est une poule mouillée. Il n’en sème pas moins la panique dans les gradins lorsqu’il frôle les jambes que les spectateurs laissent pendre. Héros à bon compte, des gamins montent à pied joint sur sa croupe, indifférente à l’humiliation : de celui-là, on ne tirera rien. Pressé par les cavaliers et les huées de la foule, il ne se fait pas prier pour regagner son camion. 

Le jeu brutal du dernier taureau fait oublier la mansuétude de son prédécesseur. Soudain, un cri d’horreur : un torero vient de se faire encorner. Un brancard. Les ragots d’un joie mauvaise : « ¡ Está muerto ! »… Mais non : l’ambulance pimponne vers l’hôpital. Le lendemain, le journal m’annonce qu’il s’en est tiré. D’ici peu, Santa Cruz sera dotée d’une arène en dur. La sécurité y gagnera. Peut-être pas la spontanéité.


À lire avant de partir

  • La République dominicaine, Christian Rudel (Karthala) : 220 pages pour se faire une idée un peu plus fouillée de Saint-Domingue qu’avec un guide pour touristes. 

À écouter avant de partir : la Bachata, la vraie musique dominicaine

Moins connue que le fameux merengue (allusion au battement du fouet lorsqu’on fait des meringues), la bachata est le vrai son de Saint-Domingue. Au lieu des dissonances jazzy et des coups de trompettes stridents de son rival, la bachata affiche la construction rythmique soigneuse du tic-tac d’une horloge. Ses origines sont à chercher dans le très espagnol bolero (célèbre surtout grâce au Français Maurice Ravel), avec des influences africaines à qui il doit son nom, sous sa forme hispano cumbachata, « fête », « beuverie ». La bachata puise son tempo sur deux guitares, des tambours et surtout la très caraïbe güira – un cylindre de zinc couvert de protubérances qu’on frotte avec une sorte de peigne.
Comme le vallenato colombien, la bachata est un genre méprisé parce que rural. On la danse dans l’institution dominicale qu’est le car wash, où l’on fait laver sa voiture au son d’un orchestre live en partageant plats costauds, bière Presidente et danses très serrées. La bachata s’exécute sur un pas simple, la base étant moins le mouvement des pieds qu’un déhanché très sexuel. Sur quatre générations et un demi-siècle, la bachata aligne les nom de Juan Luis Guerra, Raulin, Romeo Santos… Mixant le son cubain, et le son brésilien, elle flirte avec le look gangsta, longtemps monopole du rap. La thématique n’en reste pas moins l’amour déçu ou sans retour, avec les exitos (tubes) Borracho de amor (« ivrogne de l’amour »), Condena (« Condamnation »), Propuesta indecente ou Medicina de amor.


À écouter (playlist Spotify plus haut) : Bachata Simply The Best (1, 2 et 3). Trois volumes d’anthologie avec Los Infieles, Raulin Rodriguez, Luis Vargas, Frank Reyes, Monchy y Alexandra… Chez Machete. Pour se faire une idée d’un genre un rien sirupeux qui ne vous quittera plus.


Pratique

Y aller : il y a 7 aéroports internationaux à Saint-Domingue, mais pour Santa Cruz del Seibo, tabler sur l’aéroport de Punta Cana. Une excellente desserte : Air Caraïbes (www.aircaraibes.com) assure plusieurs vols par semaine depuis Orly vers Punta Cana, Saint-Domingue et Samana. On peut louer une voiture sans permis de conduire international. Santa Cruz del Seibo est mal indiqué, si vous n’avez pas de navigateur intégré à votre mobile (ou si le mettre en marche risque de vous ruiner), louez un GPS, ou bien établissez le chemin lorsque vous pouvez bénéficier du WiFi avant d’éteindre votre portable : il conservera le trajet, mais ne s’adaptera pas aux variations de circulation. 

Y dormir : avec plus de 200 établissements, le choix d’hôtels à Punta Cana est le plus grand de l’île. Tout dépend si vous voulez bénéficier d’un pied à terre pour explorer, ou de profiter de la plage dans un todo incluido, aux tarifs avantageux.

Y manger : Outre poissons et produits de la mer (pescado), la nourriture dominicaine est marquée par l’asopao (soupe de riz et fruits de mer), ropa vieja (« vieille robe » : porc sur-cuit jusqu’à partir en charpie), bandera (« drapeau » : poulet, riz, haricots, plantains, avocat), sancocho, sorte de pot-au-feu très complet (ragoût de diverses viandes, épis de maïs, manioc, igname, yucca, plantain, œuf frit, riz, haricots) ou mofongo (plantains à l’ail et à la couenne de porc frite). Le chimi est une sorte de hamburger avec chou et sauce chimichurri en place du ketchup. Si le poulet est le plus consommé, mais le volatile national reste le pato – le canard. Les plats s’escortent de sortes de crêpes au beurre, les yaniqueques. Le rhum a fait de gros progrès depuis le très fade Brugal, qui avait naguère le quasi-monopole… légal, car les distillateurs clandestins étaient inventifs. Pas trop loin de Santa Cruz, une adresse pour une cuisine marine et caribéenne avec vue sur les vagues : Don Bienve, restaurant et hôtel, Boca de Yuma, Higüey (c’est aussi un petit hôtel familial).

L’essentiel à savoir avant de partir : renseignements généraux : www.godominicanrepublic.com/. La corrida de Santa Cruz del Seibo, originellement fête patronale dédiée à la Sainte Croix, ne dure qu’une petite semaine (autour du 3 mai), et c’est tout. Venir le plus tôt possible et se méfier de ceux qui vendent à l’étranger des places à des prix disproportionnés de ce que paye le spectateur du cru. Décalage horaire à l’époque de la manifestation (heure d’été française) : – 6 heures. Lorsqu’il est midi à Paris, il est encore 6 h à Saint-Domingue. Pour entrer à Saint-Domingue, passeport valable 6 mois à la fin du séjour. Devise : le peso dominicano : 100 pesos = 1,40 E. Le service au restau est rarement inclus. Le courant utilisé est le 110 volts à prises électriques US à deux broches : votre portable se chargera lentement, le rasoir électrique, ne tournant pas assez vite, vous arrachera cruellement les poils ! On parle espagnol, version sud-am, avec de nombreuses expressions locales. Les Haïtiens, très présents dans l’hôtellerie et le service, parlent créole et souvent français : un atout pour un contact sympathique.