Alcool, coups de fouets et bains glacés : dans la grande transe d’Inti Raymi

Inti Raymi est la fête du solstice d’été, version sud-américaine. Coïncidant avec la Saint-Jean catholique, le 24 juin, Inti Raymi met en furie tout l’Équateur et les Andes, mais c’est dans les montagnes du nord, autour d’Otavalo, qu’il est le plus vicace. Récit.

Par Dominique de La Tour, à Otavalo (Équateur)


La fête est un peu molle, les jours qui précèdent le 24 juin. Dans les villages autour d’Otavalo, les musiciens mercenaires tournent devant les bicoques : la ronde rituelle vaut bénédiction pour le nouveau cycle solaire, qu’on rétribue en poulets et en aguardiente. Les radins cadenassent la porte. Les autres offrent poulets aux patates et cervezas bavant sous la chaleur. Le lendemain, ce défilé devant la station-service est déjà plus énergique. Un homme en cagoule multicolore mène le cortège : beaucoup de femmes, en ponchos bleus ou vestes à franges et chapeau western. Elles portent des triangles de perches, les castillos. Elles y ont ligoté les offrandes au Soleil, bouteilles et fruits sous cellophane. Les tambours rivalisent. Les mauvaises guitares résonnent à fond la caisse.

Un défilé analogue a lieu ce soir, hésitant entre Halloween et la manif indigéniste, pour mourir sur la « place des Ponchos » où, de jour, se vend le fatras des souvenirs des Andes. Ce qui m’intéresse s’exile hors de la cité. À la lueur des phares du 4×4, je fais du cul à cul derrière de jeunes gens, marchant de front sur la route. Je copie les autres automobilistes, qui ont décidé de ne pas les contrarier – car ils n’ont pas l’air commode, les yeux rougis par la gnôle. 

Régénération en caleçon Calvin Klein

J’arrive enfin. Derrière cet embarras de guimbardes mal garées, une estrade domine la foule, immense, nerveuse. Les castillos multicolores y ont été hissés. Je file le train de ceux qui, en glapissant, descendent en fond de vallée, sous le faisceau agaçant des frontales. De gros cailloux. Les hommes posent melodicas et charrangos et, en faux calcifs Calvin Klein, trébuchent vers la cascade. Ils se baignent, baptême de régénération du solstice, que les ancêtres incas avaient déjà sacralisé. Refroqués, ils boivent un coup, et remontent tourner en rond sous l’estrade, au son d’une musique hypnotique. 

Je reste insatisfait : ici, il n’y a pas un je-ne-sais-quoi de folklorique. Heureusement, en banlieue d’Otavalo, j’ai croisé cet après midi un vieil Indien qui m’avait à la bonne. « Reviens à huit heures, ce soir. On descendra à la source ». Je demande mon chemin : on ne parle pas toujours espagnol, et mon quechua est nul. Enfin, je croise la route principale. À pile ou face, je bifurque à droite. Banco : dans la nuit humide, je reconnais le hameau de tantôt. Le groupe est déjà là et trépigne. J’ai froid. J’attends. Longtemps. Des ordres militaires, enfin. La foule s’ébranle, marquant le pas au rythme de la mélodica, tel des soldats. On descend en zigzag. Les virages s’additionnent. Je balise un peu : ces mecs des Andes ont la réputation de marcheurs hors normes…

Coups de fouet

Chants et vociférations s’accélèrent. Soudain, comme une bagnole part dans le décor, la troupe oblique à droite, sur cette surface rude qui alterne cailloux énormes et herbes couinant sous les pas. Certains se déshabillent dans la bise et se ruent vers la source. Une fille en soutien-gorge est escortée par un gars en slip. Il s’agit d’une des rares femmes croisées, et sa présence ne met pas tout le monde d’accord. Devant le petit étang créé par la source, un colosse au chapeau bosselé et en tenue de guérillero. Il tient une bouteille. Ça empeste le tord-boyau. Il prend une gorgée et la recrache façon brumisateur sur les pèlerins. Cheveux longs comme dans un films d’Apaches, ils s’arrosent avec le filet blanc qui sourd de la terre. Des gamins allument des feux pour la nuit. Je vais devoir me retaper toute la montée !

Le lendemain tardif me retrouve à nouveau au village. « Les estranjeros et les femmes, sortez des rangs ! », hurle et re-hurle un macho en treillis genre Sentier Lumineux – les guerrilleros marxisants des années 1980. Je ne réagis pas. Ces yanquis ne parlent donc qu’anglais ! Lassé, mon vociférateur se tait. Tous les hommes se sont déjà mis en marche, en rangs précis au son aigre des fifres, telle une armée de Louis XV.  Les serre-file fouettent pour qu’on presse le pas. Un mec influent en lunettes noires a reçu un coup de lanière et proteste. Et voici l’armée des gamins, vêtus en cow-boys, et leurs mini-chefs proclamés par une testostérone adolescente et qui fouettent aussi, encore plus forts que leurs aînés. 

Sur les bas-côtés, les maisons se rapprochent : le bourg n’est plus loin. Un marché, le parc, l’église. Une foule féminine massée de part et d’autre. Tout à coup, la troupe d’un municipe rival déferle sur la plaza central. La police accourt, tenue anti-émeute : « Moi aussi j’ai des enfants », dit l’autocollant d’un bouclier de plexiglas. Les années précédentes, le sang a coulé. On a voulu interdire la procession d’Inti Raymi. Mais les deux meneurs ennemis se croisent. Ils se tapent la main : il n’y aura pas de mort cette année.



À lire avant de partir

  •  Historia del Ecuador, collectif (Lexus Editores), 784 pages, 2010, 39 euros. Abondamment illustré, bourré d’encadrés comme un magazine, dans un espagnol facile d’accès, le panorama de l’Équateur de la préhistoire à nos jours : économie, vie quotidienne et culture ne sont naturellement pas oubliéesDVD inclus.
  • L’Art secret de l’Équateur précolombien, collectif, 360 pages, 2007, 80 euros. Sous la direction de Daniel Klein, une étude illustrée de 260 photos couleur pour évoquer le passé de l’Équateur – cette période incaïque d’où est issu l’ancestrale fête d’Inti Raymi.

À écouter avant de partir

Churay, Bulla Maskay, Equateur, 2012. Une dizaine de fandangos et autres musiques par le groupe Churay, originaire d’Otavalo : flûtes, guitares, violons, mélodicas… les tubes lancinants d’Inti Raymi, repris à cœur de jour et de nuit par les groupes qui participent : à savourer avant… de les prendre en grippe !


À voir avant de partir

  • Inti Raymi – Celebrating the Sun God, court métrage d’Erik K Swanson, 2 minutes. En images, Inti Raymi à Cayambe, 70 km au nord-est de Quito.

Pratique

Y aller : aéroport international Mariscal Sucre de Quito (aussi appelé Tababela), est au nord-est de la capitale, à 44 km du centre. 100 km de route sinueuse entre Quito et Otavalo. La conduite équatorienne n’est pas toujours orthodoxe, surtout si l’alcool s’en mêle, mais il vaut quand même mieux louer une voiture pour suivre correctement les manifestations dispersées d’Inti Raymi. Les cars pour Otavalo sont souvent bondés, surtout au moment des fêtes, et pas toujours à l’heure – et hors de question de s’arrêter en route pour contempler une scène bucolique ou le magnifique paysage.
 
Y dormir : Nous avons adoré le très colonial Hotel Otavalo (1930). Une antique maison de notable qui fut même le studio de la radio locale. Cher, mais bien situé pour souffler une au deux fois dans la journée, car suivre Inti Raymi, y compris en nocturne, n’est pas de tout repos. 34 chambres intimistes avec pierre apparente et mobilier chaleureux, un bon restau en sous-sol, et un bar où on sait faire les cocktails. À défaut d’y dormir, tenter au moins le rooftop !
https://hotelotavalo.com/
 
Y manger : La cuisine équatorienne n’est pas trop différente de celle des pays limitrophes : ceviche de poissons, fritata, diverses variétés de patates, plantains, yuca (manioc). Riz et lentilles accompagnent porc et poulet. La proximité des lacs fait qu’Otavalo propose aussi du poisson. Il serait dommage de ne pas goûter à l’incroyable choix de mets mystérieux (beaucoup de sucré) vanté par les innombrables marchands ambulants, la nuit, sur la « place des Ponchos ».  La ville est devenue quelque peu fréquentée par le tourisme : les restaurants servant une nourriture locale se sont alignés sur l’estomac fragile du pied tendre, et servent aussi de la nourriture US ou pizzaiolante. Deux adresses : Restaurante El Indio, sur la calle Sucre, entre calle Morales et calle Salinas : vrai restaurant local, un peu tristoune, fréquenté par les habitants, qui propose viandes en sauce, omelettes garnies, plats équatoriens et sud’am. Plus chic, avec la chaleur d’une cheminée et d’un orchestre liveMi Otavalito, 11 calle Sucre : cuisine andine familiale avec quelques incursions internationales qui n’oublient pas les poissons de lac.
 
L’essentiel à savoir avant de partir : la période pour s’y rendre : pour ne pas louper Inti Raymi, mois de juin, incluant la période entre le 15 et le 30. Décalage horaire : 7h de moins (6h seulement en hiver). En clair : lorsqu’il est midi à Paris il n’est que 5 h du mat à Otavalo. Pour entrer en Équateur : pas de visa pour moins de 90 jours. Passeport valable 6 mois à la fin du séjour. Aucun vaccin obligatoire. Devise : le dollar américain – l’Equateur n’a plus de monnaie propre, l’ancienne devise, le sucre, n’existe plus depuis 2000. Prévoir des médicaments contre le mal de l’altitude ! Plus naturel et plus local : remplir une gourde d’infusion de coca – en vente libre, mais… prohibée en France ! – qui dilate les bronches et facilite l’oxygénation de l’organisme. Prévoir une assistance rapatriement fiable (se méfier de celle « incluse dans ma carte bancaire »). Prises électriques à broches, comme aux États-Unis. Le courant est du 110, qui charge plus lentement nos appareils en 220. Correct en ville, le WiFi n’est pas génial dans les Andes. L’espagnol est parlé à peu près partout, mais la langue quotidienne reste le dialecte quechua. Il existe de petits manuels pour apprendre les phrases de base avant de partir. L’anglais est mal vu, car le yanqui n’est pas aimé. Mieux vaut faire vite comprendre qu’on est un de ces nuls de Français qui ne parle même pas espagnol. La religion catholique a dû faire quelques concessions aux religions locales. Inti Raymi a été récupéré par la Saint-Jean, au solstice, elle aussi. Chamanisme, rites solaires ancestraux et New Age se mêlent à une sorte de revival de la religion incaïque, parti de Cuzco, au Pérou, auquel Inti Raymi est lié au premier chef. Depuis quelques années, la violence a augmenté dans les centres urbains. Attention ! La pauvreté est omniprésente, et l’étranger, presque partout généreusement accueilli, rencontre parfois des haines isolées mais tenaces. À Otavalo, nous nous sommes fait voler des vêtements laissés à l’arrière de la voiture. Méfiance !