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Les Vaudois : sur les traces des oubliés des Écrins

Au printemps, quand la vallée de Vallouise sort lentement de l’hiver, se révèle une vieille mémoire alpine : celle des Vaudois, dissidents religieux violemment persécutés et réfugiés ici il y a des siècles. Voyage dans le temps, entre temples cachés, glaciers mythiques et élixirs d’altitude.

Par Pierre Georges, à Vallouise


D’où que l’on vienne, il faut du temps pour arriver jusqu’ici. Des heures à remonter la Durance, passer le Lautaret, quitter les axes, voir se raréfier les villages au fur et à mesure que les massifs s’élèvent. À 1300 mètres d’altitude, au printemps, Vallouise, dans les Hautes-Alpes, apparaît alors comme un repli du monde qui se mérite, un village posé entre neiges éternelles et premiers bourgeons.

Le Pelvoux, Ailefroide et bien entendu la Barre et le Dôme des Écrins – seuls sommets français en dehors du massif du Mont-Blanc à dépasser les 4000 mètres d’altitude- forment des murailles quasiment infranchissables, expliquant à quel point ces vallées ont si longtemps été tenues à l’écart. Et ont aussi pu servir de refuge aux persécutés de l’Histoire.

C’est le cas des Vaudois, les « Pauvres de Lyon ». Ici, autour de Vallouise et de Freissinières, vinrent se cacher, au milieu du Moyen Âge, certains disciples de Pierre Valdo. Ce riche marchand lyonnais choisit, vers 1170, la pauvreté et prêche la Bible en langue populaire. Excommunié en 1184, ses fidèles sont pourchassés, traqués, massacrés. Pour ceux qui parviennent à atteindre les vallées perdues des Écrins, le culte se poursuit, clandestin, entre réunions de nuit, transmission orale et vie dans des hameaux les plus isolés possibles.

Dormillouse, le refuge au bout du chemin

Parmi ces derniers, la visite la plus marquante sera celle de Dormillouse. De nos jours, le hameau ne reste accessible qu’à pied. Il faut laisser la voiture au fond de la vallée de Freissinières et le gagner à la force des jambes. Sur les pas des hérétiques, passer les cascades et parvenir à ces quelques maisons (les seules habitées à l’année dans le Parc national des Écrins). Le lieu semble paradisiaque, posé sur un petit verrou glaciaire herboré. Un petit temple protestant, une ancienne école, quelques chalets, des prairies, des mélèzes, et cette impression rare d’être caché du reste du monde.

Difficile d’imaginer les horreurs que l’histoire a pu provoquer dans ce paradis suspendu. Les Vaudois y subirent d’inlassables vagues de répressions, au fil des siècles. En 1488, 600 hommes y sont envoyés pour les réduire en cendres. Ralliés à la Réforme au XVIᵉ siècle, les habitants restent ensuite confrontés aux guerres de religion, puis à la révocation de l’édit de Nantes, entrainant la destruction du temple et l’exil de plusieurs familles. Mais le hameau ne mourra jamais. Au XIXᵉ siècle, le pasteur genevois Félix Neff marque profondément Dormillouse, en y créant une école, un réorganisant la vie du hameau autour du temple toujours visible de nos jours, prolongeant cette mémoire protestante alpine immaculée. Aujourd’hui, une poignée d’habitants vivent encore à l’année dans ce refuge, au sens premier du terme.

Vallouise, une mémoire dans la pierre

En remontant la vallée, de l’Argentière jusqu’à Ailefroide en passant par Les Vigneaux et Vallouise, rien de cette histoire méconnue ne saute en effet aux yeux. La mémoire vaudoise n’a pas laissé ici de grands monuments, de temples ou de châteaux, tant leur existence miraculeuse fut persécutée au fil des siècles. Elle affleure dans les récits, les noms, les villages : du ruisseau du prêcheur au Clos du Valdois, en passant par la grotte des Vaudois, l’église des Vigneaux, les hameaux de Tournoux ou Val-Cluson.

La tradition rattache même le nom de Vallouise – l’ancienne « vallée mauvaise » – à la protection accordée par le roi Louis XI entre deux temps de persécution. Un sentier « Sur les pas des Vaudois » permet aujourd’hui, au départ de Vallouise de se plonger dans ce pan méconnu de l’histoire alpine, entre panneaux explicatifs, ruines et superbes points de vue sur les sommets des Écrins.

De ces anciennes maisons habitées par les Vaudois (et les autres), subsistent l’aspect massif, fonctionnel, pensé pour la pente, pour la neige, les bêtes et les hivers de 10 mois. Escaliers extérieurs, pontis, voûtes, granges intégrées et poutres datant de plusieurs siècles : tout raconte une vie contrainte, solidaire, économe.

Sur les façades des plus belles maisons anciennes (maison de Bardonnèche à Vallouise, maison Giraud à l’Argentière), des cadrans solaires d’exception résument cette l’histoire parfois mouvementée de la vallée. Sur l’une d’elle, le maître cadranier locale Zarbula y a bien résumé les choses : « Vita Fugit Sicut Umbra ». La vie fuit comme l’ombre.

Pour en savoir plus : calendrier des visites guidées et ludiques d’Elsa Giraud, historienne et guide-conférencière du Pays des Écrins.

Au pied des géants

Depuis le Pré de Madame Carle, on comprend mieux pourquoi les Vaudois, comme tant d’autres réfugiés de l’histoire, ont cherché abri dans ces vallées où la montagne ferme le monde. À près de 1 900 mètres, ce haut lieu de l’alpinisme et du ski de randonnée ouvre sur les glaciers Blanc et Noir, la Barre des Écrins, le Dôme de neige, le Pelvoux, Ailefroide, Roche Faurio, le Pic Sans Nom ou la montagne des Agneaux : une muraille de sommets longtemps infranchissables. Le nom du lieu lui-même nourrit les récits. Une légende raconte la fin tragique d’une Madame Carle trompeuse, emportée par une mule vers le torrent ; l’histoire documentée retient plutôt Louise Sereyne, épouse de Geoffroy Carle, propriétaire des terres au XVIᵉ siècle. Car dans ces montagnes, les légendes ont la peau dure. Celle de l’abbé Hanne en est une de plus : au XIXᵉ siècle, il franchissait à pied le col de la Temple (3300 mètres), depuis Ailefroide, pour aller dire la messe à La Bérarde, côté Isère, de l’autre côté des Écrins…

Plus d’informations sur l’histoire de la seconde capitale de l’alpinisme tricolore après Chamonix : https://www.ecrins-parcnational.fr/sites/ecrins-parcnational.com/files/page/9489/gravir-les-sommets-12panneaux1.pdf


À lire avant de partir

Émilie Carles, Une soupe aux herbes sauvages (Pocket), 1979. Le grand récit paysan et montagnard des Hautes-Alpes. Une autobiographie de femme libre, institutrice, fille de paysans, engagée pour la vallée de la Clarée et contre l’oubli du monde rural.

Éric Savoldelli, Mona (Les Étages Éditions), 2026. Une vibrante histoire, en bande dessinée, de l’immigration italienne dans les Hautes-Alpes. Publié par une maison presque locale, puisque basée et gérée dans la vallée du Vénéon par Christine Cam.

Jean-Marc Rochette, Ailefroide, altitude 3954 (Casterman), 2018. Une bande dessinée immanquable sur le monde à part qu’est les Écrins. Un récit fondamental d’apprentissage, de montagne et de vertige. Le Grenoblois Jean-Marc Rochette y raconte sa jeunesse d’alpiniste rêvant de devenir guide, dans un massif âpre et magnifique. À lire aussi : Le Loup (Casterman), un face à face sublime en peu de texte et beaucoup de silence, avec des Écrins rendus dans toute leur brutalité.

Gabriel Audisio, Les Vaudois, histoire d’une dissidence (Fayard), 1998. Pour tout comprendre de l’épopée clandestine et à peine croyable de la subsistance des « Pauvres de Lyon », des origines médiévales à leur intégration dans le protestantisme.

Pour aller plus loin sur les Vaudois :


À voir avant de partir

Jean-Michel Bertrand, La Vallée des loups, Marche avec les loups, Vivre avec les loups. 2016, 2019, 2024. Une trilogie documentaire retraçant des années à parcourir les vallées secrètes des Hautes-Alpes, des années de bivouac et d’observation de ces prédateurs fascinants, entre acceptation par la meute, patience, pistage, et cohabitation difficile.

Cette vidéo de Brut à Dormillouse : https://www.facebook.com/brutofficiel/videos/il-y-a-eu-une-%C3%A9poque-o%C3%B9-il-y-avait-400-habitants-aujourdhui-%C3%A0-lann%C3%A9e-on-est-plus/966835775741213/

Cet épisode des Racines & des Ailes : https://www.france.tv/france-3/des-racines-et-des-ailes/8023143-mon-village-dans-les-alpes.html


Pratique

Y aller : Train de nuit Paris-Austerlitz — Briançon, avec arrêt à L’Argentière. Sur place, une voiture reste plus qu’utile pour rejoindre Vallouise, Freissinières, le Pré de Madame Carle et les départs de randonnée et de courses d’alpinisme.

Y dormir
Outre les refuges du CAF, le célèbre camping d’Ailefroide ou les hôtels et locations qui ne manquent pas dans la petite station de Puy Saint-Vincent, le bon plan sera La Parenthèse en Écrins, une charmante et toute récente maison d’hôtes, bien placée à l’entrée de la Vallouise, pratique pour rayonner entre les vallées de ce coin des Écrins. La Parenthèse en Écrins, 209 routes des Faysses, 05120 Les Vigneaux. Un peu plus haut perché et pour l’expérience incomparable de dormir (confortablement) dans le seul hameau habité situé dans le Parc national des Écrins : Le Refuge de l’Oncle Émile, Dormillouse, 05310 Freissinières. Accès uniquement à pied, bien entendu.

Y manger
La Table de Nany, Rière Pont, 05290 Vallouise-Pelvoux. Cuisine de montagne, spécialités locales, bonne adresse pour un premier contact après la route.

Plus original : L’Âne qui bulle, 341, chemin des Escharras, 05340 Vallouise-Pelvoux. Dans cette ferme dédiée aux ânes, confitures, goûters, cosmétiques et merveilles en tous genres entièrement réalisés au lait d’ânesse. Un délice.

Enfin, Le Chalet-refuge du Pré de Madame Carle (Vallouise-Pelvoux) : pour gouter à une très généreuse cuisine de refuge après une ballade sous les 4000 des Écrins, et sans avoir à monter jusqu’aux refuges des Écrins ou du Glacier Blanc.

Y boire
Arrêt obligatoire à Freissinières, aux Élixirs d’Isabelle. Monitrice de ski, mais aussi et surtout agricultrice et liquoriste, Isabelle propose visite de ses jardins d’altitude, « école des druides », éducations aux plantes haute-alpines, et dégustation de ses liqueurs plus qu’originales. Ici, pas de génépi mainstream, mais des liqueurs d’Hysope, de Tanaisie ou d’Arquebuse… La dégustation « mets et liqueurs » sera un must, entre menthe poivrée / truite, mélèze / blettes au bleu du Queyras ou encore coing / tarte aux noix. On ne repart que rarement sans bouteille. Les Girauds de Pallon, 05310 Freissinières.


Petite sélection d’artisans locaux

  • Pressoir du Mas des bruns : jus de fruits, La Fare, 05310 La Roche de Rame
  • Brasserie Alphand : centre du village de Vallouise, 05340 Vallouise-Pelvoux
  • Le Rucher de la Vallouise : Vincent Rey, 05340 Vallouise-Pelvous
  • Rucher du Chardon Bleu : Les Gillis, 05310 La Roche de Rame
  • La Ferme des écrans : La Bâtie, 05120 Les Vigneaux
  • Marché de producteurs (seulement les mardis d’été) : Les Jardins du Pradory, impasse du Pradory, 05120 Saint-Martin-de-Queyrières.
  • Thomas Collet, artisan coutelier, 307 route de Benjamin Vallotton, 05310 Freissinières