Fuis par les claustrophobes, les blockhaus de l’Atlantique conservent pourtant des traces intimes de leurs anciens occupants : motifs de tapisserie au pochoir, inscriptions militaires et fresques de brasseries bavaroises. À Quiberon, la restauratrice du patrimoine Alice Le Bohec, autrice d’un mémoire sur le sujet, nous guide dans un étonnant patrimoine en voie d’effacement.
Environ 700 soldats ont demeuré dans la zone dite du Bégo, située à l’entrée de la presqu’île de Quiberon. Plus de 180 blockhaus protégeaient la base de Lorient avec leurs trois canons à 40 km de portée. Quelque 300 bunkers sont recensés entre Lorient et Plouharnel. Notre guide et restauratrice du patrimoine, Alice Le Bohec, les a tous visités. Avec son appareil photo et un œil averti, elle a immortalisé leur patrimoine pictural, qui révèle des fragments de vies longtemps enfouies.
« Le premier type de peinture que l’on peut distinguer, c’est pour camoufler le bunker, couleur sable et ocre », informe la jeune femme, en pointant un escalier bien conservé. Quand le bunker avait une ouverture, l’intérieur était invisibilisé en jaune.


Les grandes lettres à l’entrée d’une casemate, toujours proprement peintes au pochoir, indiquent son type. Abri pour deux mitrailleuses ? Infirmerie ? Ici, “L” comme “léger”, car les murs ne sont épais que de deux mètres… Il était destiné à l’habitation.

Pour avoir plus d’exemples d’inscriptions utilitaires, signalant par exemple la sortie de secours ou une interdiction de fumer, direction les bunkers plus proches de l’océan, ceux qui encerclent l’un des trois canons. Encore bien lisible : “hauplkarluschen nur für panzersprenggranaten” (“charges principales uniquement pour obus perforants” ?).
Troisième catégorie : la peinture décorative. « Les décors étaient encouragés par la hiérarchie militaire allemande. Les soldats habitaient ici, donc il fallait qu’ils se sentent le mieux possible », rappelle Alice Le Bohec. Sur ce site, le motif récurrent est celui de la feuille de chêne, tapissant tout un mur. Avec la technique du pochoir inversé, comme le faisaient les hommes préhistoriques avec leurs mains.

Mais le summum de la déco se trouve dans le bunker servant de mess des officiers : avec cette femme tenant une chope de bière. « Poursuivie par un cochon », devine Alice Le Bohec. Le sigle « HB » est inscrit sur la pinte : peut-être en référence à Hofbräuhaus, la brasserie de Munich à l’origine de l’Oktoberfest, décorée au plafond d’un porc.

En face, deux hommes en costume bavarois tirent du liquide d’un grand tonneau. « 50% des fresques sont perdus », déplore l’historienne de l’art. Des éclats de munition. « Les Forces françaises de l’intérieur ou les Américains ont fait sauter les munitions dans ce bunker », éclaire-t-elle. Le bunker aux esquisses insupportables pour les adversaires du IIIᵉ Reich.

Bunker archéologie
Ce témoignage historique se perd, attaqué par les infiltrations d’eau, les graffeurs peu scrupuleux ou les visiteurs qui viennent simplement rompre l’isolement hygrométrique des lieux abandonnés durant des décennies. « Pour ceux qui ont vécu l’Occupation, il y a eu un rejet de ce patrimoine. Aussi, l’architecture militaire intéresse peu. Quant au béton, c’est un matériau désavoué. Et les traces que nous avons sont utilitaires, les motifs de tapisserie se répètent », explique Alice Le Bohec. La publication en 1975 de Bunker archéologie, de Paul Virilio, a relancé l’intérêt pour l’étude des blockhaus.
























À lire avant de partir
Pratique
Y aller : Gare d’Auray, puis quinze minutes de bus direction Plouharnel, puis Quiberon. Entrer sur le site du Bégo via le parking du musée des guerres de l’Ouest – Chouannerie et Guerre de Vendée.
Y dormir : Directemnt dans un bunker ? Sinon : la Thalasso de Quiberon (où Johnny Hallyday avait ses habitudes…). Hotel Sofitel Quiberon Thalassa sea & spa. Bd Louison Bobet, 56170 Quiberon Téléphone : 02 97 50 20 00
Y manger : Pour les fruits de mer : restaurant le Calypso, au Pô, zone ostréicole de Carnac (158 Rue du Po, 56340 Carnac, Téléphone : 02 97 52 06 14). Pour un goûter chaleureux : Ailleurs café, salon de thé-librairie à Auray, rue du Château, celle qui descend vers le charmant port de Saint-Goustan (28 Rue du Château, 56400 Auray Téléphone : 02 97 58 04 74).
L’essentiel à prévoir : un coupe-vent imperméable (mais pas le ciré jaune qui vous trahit illico, chers touristes), une lampe torche (mieux : frontale !), de bonnes chaussures de rando, des lunettes de soleil (il faut toujours en avoir en Bretagne, car le soleil peut arriver d’un moment à l’autre, si si), de passer voir Alice Le Bohec à son atelier (Auray), afin de la remercier du temps qu’elle donne bénévolement à ce projet de sensibilisation à ce patrimoine ! Sa page Instagram : https://www.instagram.com/restauralice/ .
