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Dans les blockhaus bretons, les fresques oubliées des soldats allemands

Fuis par les claustrophobes, les blockhaus de l’Atlantique conservent pourtant des traces intimes de leurs anciens occupants : motifs de tapisserie au pochoir, inscriptions militaires et fresques de brasseries bavaroises. À Quiberon, la restauratrice du patrimoine Alice Le Bohec, autrice d’un mémoire sur le sujet, nous guide dans un étonnant patrimoine en voie d’effacement.

Par Fanny Guyomard, à Quiberon (Morbihan)


Le vent marin balaie la vaste étendue de dunes, piquées ça et là de pins, de buissons piquants et de broussaille rougeoyante. Au loin, le grondement de l’Atlantique. La nature à l’état pur, sauvage… à première vue. La butte que l’on escalade fut en fait érigée par les révolutionnaires, pour contrer les royalistes. Lampe frontale activée, nous glissons dans l’une de ces vagues de sable, ouverte par… une fente en béton. Et découvrons une, deux, trois pièces d’une dizaine de mètres carrés. Au sol ensablé : un cadavre de lapin. Les murs, tachés de croûtes noires, suintent d’humidité. Ici et là, des graffitis. À y regarder de plus près, apparaissent d’archéologiques motifs de tapisserie, et lignes numérotées. Celles qui indiquaient aux Allemands parqués sous terre d’orienter le canon pivotant à la surface.

Environ 700 soldats ont demeuré dans la zone dite du Bégo, située à l’entrée de la presqu’île de Quiberon. Plus de 180 blockhaus protégeaient la base de Lorient avec leurs trois canons à 40 km de portée. Quelque 300 bunkers sont recensés entre Lorient et Plouharnel. Notre guide et restauratrice du patrimoine, Alice Le Bohec, les a tous visités. Avec son appareil photo et un œil averti, elle a immortalisé leur patrimoine pictural, qui révèle des fragments de vies longtemps enfouies.

« Le premier type de peinture que l’on peut distinguer, c’est pour camoufler le bunker, couleur sable et ocre », informe la jeune femme, en pointant un escalier bien conservé. Quand le bunker avait une ouverture, l’intérieur était invisibilisé en jaune.

Ces marches menant vers un bunker gardent des traces de camouflage couleur sable – crédits Fanny Guyomard
Bunker ouvert tapissé de jaune, pour être invisible depuis l’extérieur – crédits Fanny Guyomard

Les grandes lettres à l’entrée d’une casemate, toujours proprement peintes au pochoir, indiquent son type. Abri pour deux mitrailleuses ? Infirmerie ? Ici, “L” comme “léger”, car les murs ne sont épais que de deux mètres… Il était destiné à l’habitation.

Le L indiquant le type de bunker – crédits Fanny Guyomard

Pour avoir plus d’exemples d’inscriptions utilitaires, signalant par exemple la sortie de secours ou une interdiction de fumer, direction les bunkers plus proches de l’océan, ceux qui encerclent l’un des trois canons. Encore bien lisible : “hauplkarluschen nur für panzersprenggranaten” (“charges principales uniquement pour obus perforants” ?).

Troisième catégorie : la peinture décorative. « Les décors étaient encouragés par la hiérarchie militaire allemande. Les soldats habitaient ici, donc il fallait qu’ils se sentent le mieux possible », rappelle Alice Le Bohec. Sur ce site, le motif récurrent est celui de la feuille de chêne, tapissant tout un mur. Avec la technique du pochoir inversé, comme le faisaient les hommes préhistoriques avec leurs mains.

Tapisseries de feuilles de chêne, en pochoir inversé – crédits Fanny Guyomard

Mais le summum de la déco se trouve dans le bunker servant de mess des officiers : avec cette femme tenant une chope de bière. « Poursuivie par un cochon », devine Alice Le Bohec. Le sigle « HB » est inscrit sur la pinte : peut-être en référence à Hofbräuhaus, la brasserie de Munich à l’origine de l’Oktoberfest, décorée au plafond d’un porc.

restitution femme poursuivie par cochon – crédits Alice Le Bohec

En face, deux hommes en costume bavarois tirent du liquide d’un grand tonneau. « 50% des fresques sont perdus », déplore l’historienne de l’art. Des éclats de munition. « Les Forces françaises de l’intérieur ou les Américains ont fait sauter les munitions dans ce bunker », éclaire-t-elle. Le bunker aux esquisses insupportables pour les adversaires du IIIᵉ Reich.

reconstitution dessin d’Allemands tirant de la bière – crédits Alice Le Bohec
Bunker archéologie

Ce témoignage historique se perd, attaqué par les infiltrations d’eau, les graffeurs peu scrupuleux ou les visiteurs qui viennent simplement rompre l’isolement hygrométrique des lieux abandonnés durant des décennies. « Pour ceux qui ont vécu l’Occupation, il y a eu un rejet de ce patrimoine. Aussi, l’architecture militaire intéresse peu. Quant au béton, c’est un matériau désavoué. Et les traces que nous avons sont utilitaires, les motifs de tapisserie se répètent », explique Alice Le Bohec. La publication en 1975 de Bunker archéologie, de Paul Virilio, a relancé l’intérêt pour l’étude des blockhaus.

Aujourd’hui, l’association LBMG (Les Bunkers Mémoire de Guerre), qui propose des visites de bunkers l’été, cherche à le réhabiliter. En autofinancement, pour garder son autonomie de choix. Car plusieurs sont possibles : faut-il réhabiliter, reconstruire, ou bien garder tel quel et protéger les murs dans des conditions muséales ? Tout en respectant ces lieux qui sont aussi une zone de reproduction de chauves-souris… Comme le conclut Alice, « c’est une page blanche à écrire ».


À lire avant de partir

  • Paul Virilio, Bunker archéologie (Centre Georges Pompidou / Centre de création industrielle, 1975, 186 p. Catalogue de l’exposition présentée du 10 décembre 1975 au 29 février 1976, où l’architecte et philosophe rassemble les photographies noir et blanc du mur de l’Atlantique qu’il réalise depuis la fin des années 1950. Le livre fondateur, celui qui a fait des blockhaus un objet d’étude. Réédité chez Galilée en 2008.
  • Alain Durrieu, La Mémoire des bunkers. Les plus belles fresques du mur de l’Atlantique (Éditions du Grand Blockhaus, 2011, 192 p.) Six cent cinquante photographies et documents rassemblés par un historien qui traque depuis trente ans les peintures murales des bunkers, des Pays-Bas aux Pyrénées en passant par la Belgique et les îles Anglo-Normandes. La référence directe sur le sujet de ce reportage, à compléter par son premier ouvrage, Des bunkers et des hommes. Fresques et inscriptions du mur de l’Atlantique (compte d’auteur, 2004).
  • Nicolas Faucherre, Philippe Prost et Alain Chazette (dir.), Les Fortifications du littoral. La Bretagne sud (Éditions Patrimoines & Médias, 1998, 279 p.). Quatre siècles de fortifications côtières de la Loire à la pointe du Raz, du Moyen Âge à la Seconde Guerre mondiale. Richement illustré, avec glossaire et chronologie. Épuisé, mais présent dans les bibliothèques bretonnes et en occasion.
  • Le Regelbau : Le catalogue des types de bunkers standardisés conçus par l’armée allemande, chacun désigné par un numéro. Utile pour comprendre le système — étant entendu que les ouvrages du site du Bégo, eux, sont des constructions spéciales, hors catalogue.

Pratique

Y aller : Gare d’Auray, puis quinze minutes de bus direction Plouharnel, puis Quiberon. Entrer sur le site du Bégo via le parking du musée des guerres de l’Ouest – Chouannerie et Guerre de Vendée.

Y dormir : Directemnt dans un bunker ? Sinon : la Thalasso de Quiberon (où Johnny Hallyday avait ses habitudes…). Hotel Sofitel Quiberon Thalassa sea & spa. Bd Louison Bobet, 56170 Quiberon Téléphone : 02 97 50 20 00

Y manger : Pour les fruits de mer : restaurant le Calypso, au Pô, zone ostréicole de Carnac (158 Rue du Po, 56340 Carnac, Téléphone : 02 97 52 06 14). Pour un goûter chaleureux : Ailleurs café, salon de thé-librairie à Auray, rue du Château, celle qui descend vers le charmant port de Saint-Goustan (28 Rue du Château, 56400 Auray Téléphone : 02 97 58 04 74).

L’essentiel à prévoir  : un coupe-vent imperméable (mais pas le ciré jaune qui vous trahit illico, chers touristes), une lampe torche (mieux : frontale !), de bonnes chaussures de rando, des lunettes de soleil (il faut toujours en avoir en Bretagne, car le soleil peut arriver d’un moment à l’autre, si si), de passer voir Alice Le Bohec à son atelier (Auray), afin de la remercier du temps qu’elle donne bénévolement à ce projet de sensibilisation à ce patrimoine ! Sa page Instagram : https://www.instagram.com/restauralice/ .