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Les Sarmentelles de Beaujeu, cœur battant du Beaujolais nouveau

Par Pierre Georges, à Beaujeu (Rhône)


« 3, 2, 1… Beaujolais ! », s’exclame un speaker devant 8000 personnes, chacune un verre à la main. Le douzième coup de minuit vient de sonner sur la place centrale de Beaujeu, dans le Rhône, et la température s’établit bien en dessous de 0°C en cette nuit de novembre. Les tonneaux de Beaujolais nouveau sont à peine percés que déjà les poncifs fusent de toutes parts : « vin de plaisir », « vin de copain », « vin de fête » ou, plus prosaïquement, « vin de très gros volume ». 

Si l’on pourrait croire ce rituel établi depuis des siècles, la fête des Sarmentelles de Beaujeu, la capitale historique du Beaujolais, ne remonte pourtant dans sa forme actuelle qu’à 1989. Sa date est immuable : le soir du troisième mercredi du mois de novembre, à minuit pile, date légale de commercialisation des Beaujolais nouveaux. Pendant cinq jours, les festivités s’y enchainent nuit et jour, attirant entre 20 et 30 000 personnes venues de toute la France, comme en témoignent les terrains pleins à craquer de camping-cars à l’entrée de la petite commune de 2000 habitants. Et certains font le déplacement depuis bien plus loin. 

« Do you want some Jesus or some gratons ? » 

Américains, Britanniques, Chinois ou Japonais : ils sont des centaines chaque année à faire du chemin pour le beaujolais nouveau originel, bien que la manifestation soit parfois plus célébrée dans leurs pays d’origine que dans ce coin du Lyonnais. Des bus entiers de tour-opérateurs étrangers sont garés à l’entrée de la ville, qui s’étend tout en longueur au fond d’une étroite vallée. « The Jésus ? It’s like a big saucisson ! », lance la tenancière d’un étal de charcuteries locales installée pour l’occasion dans la maison du terroir Beaujolais, et proposant aux visiteurs de composer leurs planches. Grattons, Beaufort, Jésus, boudins blancs, andouillettes et terrines en tous genres font les yeux doux aux passants pour accompagner leurs Juliénas, Fleury, St Amour, Brouilly ou chacune des huit autres appellations qui font le terroir beaujolais. 

Il faut dire que tout est mis en place lors des Sarmentelles pour accueillir dignement les visiteurs. En ce premier soir du festival, et après s’être réchauffé dans la rue avec un copieux hot dog beaujolais au moût de raisin, il suffira de se délester de 10 euros pour obtenir un coupon et un verre, et partir à l’assaut d’un premier « parcours dégustation ». Au programme : 13 stands de vignerons établis autour de l’église de ce village à la réputation bien calme le reste de l’année. Dans l’ordre : Beaujolais blancs & rosés, Beaujolais, Beaujolais villages, Brouilly, Chenas, Chiroubles, Côte de Brouilly, Fleurie, Julienas, Morgon, Moulin-à-vent, Regnié et Saint-Amour. À chaque stand le même rituel : verre tendu, verre rempli, verre bu, puis, sans mot dire, on passe au stand suivant. Rentable. 

Une fête populaire 

De quoi réchauffer les cœurs et alléger les esprits. Car à l’origine, la fête remonte à une ancienne tradition viticole elle aussi réconfortante. Les sarmentelles, ce sont ces morceaux de sarments de vignes coupés lors de la taille des ceps. Les vignerons les brûlaient à la fois pour marquer la fin des travaux de vendange, mais aussi pour se réchauffer pendant les longues soirées d’automne autour des cadoles, ces petits abris disposés dans les vignobles.

Dans la seconde moitié du XXe siècle, la tradition, qui trouve aussi ses racines dans la Saint-Martin, fête célébrant la fin de l’année viticole, s’est peu à peu transformée en une grande fête populaire autour du festif vin nouveau. En 1967, est fixée la date du 15 novembre pour le déblocage du primeur, et les vignerons commencent à célébrer avec leurs invités le départ des camions, à minuit pile, pour la France entière. En 1985, pour éviter le week-end, la date est à nouveau fixée par la loi au 3e jeudi de novembre, et, en 1989, pour honorer les voitures anglaises ou danoises qui repartaient chargées de bouteilles, naissent les Sarmentelles. Depuis, le Beaujolais nouveau, par une stratégie commerciale d’ampleur, a conquis successivement l’Europe de l’Ouest, l’Amérique du Nord, le Japon, l’Europe de l’Est et plus récemment la Chine.  

Aujourd’hui, ces fêtes viticoles et commerciales s’étirent donc sur cinq journées à Beaujeu. Une cadole est recréée sur la place centrale et, le soir venu, s’organise un grand défilé de flambeaux, les sarments enflammés donnant lieu à une procession mystique. Le tout dans un esprit populaire et léger : bals, « ban des vendanges », accordéons devant les bistrots, gargantuesques dîners « gourmands », « guinguette » ou « prestiges » avec « show Claude François » et « Sosie vocal de Céline Dion ». Un salon des vins s’y tient aussi, bien sûr, ainsi que plus récemment un espace célébrant les vins natures, dont la région est précurseur.

Pour l’année 2024, 14 millions de bouteilles de Beaujolais nouveau ont été produites, contre 16 millions l’année précédente. Beaucoup d’entre-elles semblent être consommées directement sur place, aux vues du spectacle des rues de Beaujeu tard dans la nuit. Une certaine notion du circuit-court. 

Les Sarmentelles de Beaujeu 2025 se tiennent du 19 au 23 novembre. www.sarmentelles.fr

Beaujeu, capitale des Sires beaujolais

La petite cité nichée au fond d’une vallée étroite, fut en son temps une capitale : celle des seigneurs qui lui ont laissé leurs noms. Ce sont les seigneurs de Beaujeu qui ont participé au développement viticole de la région, en créant notamment un port de commerce à Villefranche-sur-Saône. Au fil des siècles, ils agrandirent leur territoire, jusqu’à ce qu’il devienne un état indépendant, entre mâconnais et lyonnais. Au XIVe siècle, l’un des Sires de Beaujeu, Pierre de Bourbon, épouse Anne de France, fille de Louis XI, la célèbre Anne de Beaujeu. C’en est alors fini de l’indépendance du Beaujolais. L’église Saint Nicolas et l’hôpital de Beaujeu sont aujourd’hui les seules traces restantes de l’ancienne capitale. 

À lire avant de partir

  • Mon Beaujolais, de Périco Légasse et Jean-Jacques Duval, 164 pages, 2023, 25€. « Quand on aime à ce point un pays, et c’est un Basque qui s’exprime, il faut choisir le paysage qui vous prend le plus aux tripes pour en parler avec le cœur. Si nombreux sont les territoires dignes de passion en notre vaste et bel hexagone que j’aurais pu opter pour bien des horizons. Mais c’est ici, en terre beaujolaise, que j’ai décidé, avec mon compère et complice Jean-Jacques Duval, de camper mon amour de la France ».
  • Beaujeu et ses environs, de Stéphane Guillard, 128 pages, 2013, 21€. Stéphane Guillard, passionné par l’histoire du Beaujolais, explore la région à travers des cartes postales et photographies anciennes, mettant en lumière l’évolution de ce terroir célèbre pour son vin. L’ouvrage dévoile la vie des vignerons et commerçants, la culture du vin et les transformations sociales, économiques et agricoles depuis la Belle Époque.

À voir avant de partir

  • La route des vins – Beaujolais, documentaire de Bernard Vasseur, France, 2015. Ce documentaire explore le Beaujolais, célèbre pour son Beaujolais Nouveau, ses vins de gamay et ses paysages époustouflants. Il met en lumière des vignerons légendaires comme Benoît Raclet et Georges Duboeuf, tout en célébrant la tradition viticole et la gastronomie inventive de la région.
  • Le vignoble du Beaujolais, une mosaïque de sols, documentaire de Vins du Beaujolais, 2021. Ce documentaire nous plonge dans la richesse géologique du vignoble du Beaujolais, qui compte plus de 300 types de sols, faisant de cette région la plus complexe de France sur le plan géologique. Isabelle Letessier, Sigales, et Nicolas Besset, de la Chambre d’Agriculture du Rhône, expliquent l’étude approfondie des sols menée dans la région, révélant ainsi l’importance de cette diversité pour la qualité et la singularité des vins du Beaujolais.
  • Le Beaujolais des artisans-vignerons, documentaire de Terroirs Originels, 2015. À travers les 4 saisons, découvrez le Beaujolais artisanal, celui des artisans-vignerons.

Pratique

Y aller :

  • Beaujeu se trouve à 50 min environ au nord de Lyon. Pour se rendre aux Sarmentelles, plusieurs options.
  • En voiture : Autoroute A6, sortie numéro 30 Belleville, puis direction Beaujeu, D37, 10 min.
  • En train : La gare SNCF là plus proche est de celle de Belleville (vous pouvez confondre sur SNCF Connect Belleville-sur-Saône et Belleville-en-Beaujolais : il s’agit de la même commune), puis ligne régulière des TCL jusqu’a Beaujeu, en une dizaine de minutes. Gare TGV à Macon-Loché, à 25 minutes de Beaujeu.
  • En avion : Lyon St Exupéry est à 60 minutes.
  • Plusieurs compagnies de taxi sur place.
  • Pendant la fête, la ville est fermée à la circulation à partir de 16h00. Des parkings sont à disposition aux extrémités du village. Des navettes gratuites circulent toutes les 15 à 20 minutes pour rejoindre le centre de la fête, de 16h00 à 3h00.

Y dormir :


Attention, s’y prendre à l’avance pour réserver un logement sur place, le village est petit et les logements peu nombreux… Voici toutefois trois hébergements non loin :

Y manger: 

  • Durant la fête les stands de nourriture ne manquent pas, ni les soirées organisées que propose la ville avec spectacle et repas (sur réservation).  Parmi les tables du bourg : le Retinton propose une ambiance chaleureuse et conviviale, avec une cuisine « bistrojolaise ». Un menu sarmentelle est proposé lors de la période. Le Retinton, 9 Place de la Liberté, 69430 Beaujeu, 04 74 04 84 95, http://leretinton.fr/fr/accueil/.
  • Au dessus de la ville, une magnifique auberge avec un centre équestre et une vue magnifique sur les monts du Beaujolais : l’Étape cavalière. Le restaurant propose trois formules simples, avec de solides proportions, et une très belle carte des vins. L’auberge dispose aussi de chambres confortables et offre des séjours équestres pour les passionnés de chevaux, avec des possibilités de ballades à cheval dans les vignes. L’Etape Cavalière, 530 Route de Malval, 69430 Beaujeu, 06 83 31 21 81, https://www.etape-cavaliere.fr/

À savoir avant de partir :

Pour profiter de l’évènement jusqu’au bout de la nuit, l’hebergement sur place sera recommandé. Malgré la chaleur des dégustations, le mois de novembre peut être très froid au fond de cette vallée encaissée et peu ensoleillée. Pour toutes les informations : l’office de tourisme du Beaujolais : 04 74 07 27 40. Au-delà des grandes tables de la région -de Georges Blanc à Paul Bocuse en passant par la maison Troisgros- ne pas hésitez également à s’arrêter chez les producteurs locaux, ainsi que dans les coopératives comme Vinescence, située à l’entrée de Belleville-en-Beaujolais.