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Quelques réflexions sur le voyage, par Fabrice Bouvier et Hervé Le Tellier

[BONNES FEUILLES] Fabrice Bouvier, l’auteur, est mathématicien de formation et champion du monde de Scrabble en 2000. Hervé Le Tellier, à la préface, est aussi mathématicien de formation et prix Goncourt en 2020 pour L’Anomalie (Gallimard). Dans les Miscellanées du Voyage (En Voyage Éditions), ouvrage entre carnet de voyage et cabinet de curiosité, ils offrent une réflexion sur l’étrangeté de notre planète et sur le fait de la parcourir. Il y est question, pêle-mêle, des plus longues plages du monde et de Thomas Cook, de cartes postales et de pâtes italiennes, d’Ella Maillart et de Nellie Bly, de fosses et de points culminants, de statistiques et d’hymne du Honduras. Sans oublier la gare de Llanfairpwllgwyngyllgogerychwyrndrobwllllantysiliogogogoch ou ce vol ayant décollé 1er août 2000 pour atterrir en 2543. Pour entamer une nouvelle année de découvertes tous azimuts, Astorias en publie quelques extraits choisis.

Par Fabrice Bouvier, préface de Hervé Le Tellier


Voyage, voyage. Par Hervé Le Tellier 

Un beau jour, les chevaux sont devenus vapeur, aux voiles ont succédé les hélices, l’avion tellement plus lourd que l’air a fini par décoller. Et plus rien n’a été pareil. Pour se rendre en Italie, visiter Naples et Rome, un Stendhal moderne (pardon de l’oxymore) mettra deux heures. Christophe Colomb « découvrira » l’Amérique en six, et Darwin, lui qui passa cinq ans sur le Beagle, atteindra les Galápagos en moins d’un jour.

Le voyage a changé de nature quand la planète a changé de taille. Et parce que tout est devenu accessible, cela a justifié que le guide, qui autrefois désignait un être de chair, devienne un objet de papier.

Ce que chacun, chacune cherchait légitimement, dans le voyage, c’était être étonné. L’Anglaise en ombrelle cherchait à s’étonner du bleu du ciel toscan et des yeux du David de Donatello, l’Américain en casquette cherchait à s’étonner des coupelles de Constantinople et du chant du muezzin, le Français en marcel cherchait à s’étonner des haubans du Golden Gate Bridge et des tramways si rouges de San Francisco.

Puis, tristesse, de populaire qu’il était, le voyage a peu à peu basculé vers un mouvement collectif et brownien, aussi facile à visualiser qu’impossible à maîtriser, à juguler, à contrôler. Sans doute cette trajectoire était-elle inévitable. Les peuples, d’Occident d’abord surtout, voulaient rendre visite au monde entier. Puis, le monde entier eut envie de leur rendre la pareille. Tous désiraient voir le Stromboli en éruption, s’esbaudir devant les geysers de Yellowstone, se baigner dans les eaux de Bali ou de Cancún, marcher sur la Mer de Glace ou le Vatnajökull.

Mais voilà. Le touriste semble être devenu, en mutant de l’individu à la masse, une espèce nuisible. Un historien anglais, Thomas Fuller, qui n’a pas tant voyagé que cela, disait au XVIIe siècle déjà que « les voyages rendent le sage plus sage et le fou encore plus fou ».

Se pourrait-il que l’époque lui donne raison ? Peut-être n’est-il plus temps de créer des embouteillages sur l’Everest, le Parthénon et ailleurs, d’embarquer sur ces paquebots plus peuplés que les îles grecques où ils accostent, de plonger dans les récifs d’une agonisante Grande Barrière de corail… Sans oublier le tourisme spatial, dont les candidats évoquent la réplique de Lino Ventura dans Les Tontons flingueurs : « Les cons, ça ose tout, c’est même à ça qu’on les reconnaît. »

Il est peut-être temps, puisqu’on ne pourra aller partout, d’apprendre la douceur de la résignation. De découvrir qu’un canapé est un merveilleux véhicule et ce livre le kérosène d’un voyage immobile. Il y est question d’aventure et de sagesse, de méditation souriante. On en sort plus instruit (qu’est-ce que l’hodophobie ?), plus joyeux (oui, l’anagramme de VOYAGE est GOYAVE), plus avide d’en apprendre encore (sachez que Jéricho est la ville la plus basse du monde).

Mais surtout, on pourra méditer cette pensée de G. K. Chesterton, que j’ai toujours trouvée insurpassable, car elle parle de l’appartenance et de l’universel : le but du voyage n’est pas de poser le pied sur une terre étrangère, c’est d’apprendre de cette étrangeté, afin de pouvoir, au retour en son propre pays, y poser le pied comme sur une terre étrangère.


Quelques Miscellanées de Fabrice Bouvier :

En voyage permanent 

Parvenir jusqu’à la fin de cette première phrase prend environ 7 secondes à toute personne, qu’elle soit à pied, à cheval, en voiture, en avion ou même immobile. Pourtant, ce terrien aura parcouru au moins 210km, pendant ces quelques secondes. Notre planète décrit approximativement un cercle de rayon R = 150 millions de km autour du soleil. La circonférence de cette orbite est ainsi de 2 pi R = 2 x 3,14 x 150 000 000 = 942 000 000 km. Un Terrien parcourt cette distance en 1 an, soit 365,25 x 24 x 60 x 60 = 31 557 600 s et il se déplace ainsi (avec la planète) à 942 000 000 / 31 557 600 = 30 km/s environ. En 7 secondes, le lecteur a donc bien couvert 7 x 30 = 210 km. 


Le Scrabble® de voyage 

Au Scrabble®, le total des lettres du mot VOYAGE atteint 19 points: 4 + 1 + 10 + 1 + 2 + 1.

En plaçant le mot VOYAGES au pluriel, avec le Y sur une case « lettre compte double » et en couvrant un « mot compte triple », le score grimpe: 3 × (4 + 1 + 20 + 1 + 2 + 1 + 1) + 50 = 140 points, car poser les sept lettres dont on dispose rapporte une prime de 50 points.

La seule anagramme de VOYAGE est GOYAVE.

Le mot peut être rallongé par l’avant de deux façons :

CONVOYAGE et LOUVOYAGE.

Et il peut être rallongé par l’arrière avec toutes les conjugaisons du verbe « voyager », plus les noms VOYAGEUR, VOYAGEUSE, VOYAGEAGE et VOYAGEMENT, au singulier et au pluriel, ces deux derniers mots désignant des « allées et venues », au Québec.


Voyager

Ce verbe dérive du latin via, « la voie, le chemin », d’où viage, voiage ou veiage, et enfin voyage, à partir de la fin du XIVe siècle. L’adjectif viaticus prit valeur de nom : le viatique était la provision d’argent et de nourriture donnée à quelqu’un pour parcourir les voies.

Outre-Manche, to travel vient de l’ancien français travailler, signifiant « tourmenter, faire souffrir ». Les Anglais ont adopté travailen au XIIIe siècle, puis travel à la fin du XIVe, dans le sens de voyager mais dans des conditions difficiles, ce que l’ancien verbe to fare ne sous-entendait pas. Cela illustre parfaitement la difficulté des voyages au Moyen Âge.

En grec (va TaIée, na taxidepsei), la racine taxis signifie « arrangement, mise en ordre ». Dans le champ militaire, on comprend rapidement « mise en ordre de bataille », d’où « expédition militaire », puis simplement « expédition » et enfin « voyage ».

En arabe, voyager se dit lui), safar. Notez qu’il a donné le mot safari, qui signifie « long voyage » en swahili.


En diligence

Si «  faire (grande) diligence » signifie « se hâter », les déplacements par la voiture hippomobile de même nom, assurant un service régulier et public de voyageurs, demandaient tout de même un peu de patience. Pour les diligences « monumentales » transportant jusqu’à seize passagers, ceux-ci devaient tous mettre pied à terre pour monter certaines côtes, voire pousser aux roues…

Sans voirie, la durée des trajets dépendait évidemment de l’état des sentiers. Au XVIe siècle, il fallait 10 jours à une diligence pour faire Paris-Lyon et 4 jours pour Paris-Lille. Sous Louis XV (entre 1715 et 1775), un Paris-Strasbourg demandait 11 jours.

Vers 1776, il ne fallait plus que 5 jours pour Paris-Lyon, 3 pour Paris-Lille, encore 6 pour Paris-Bordeaux et 11 pour Paris-Marseille.

En 1786, Chateaubriand effectue son premier voyage en chaise de poste (voiture hippomobile individuelle et donc légère) et le raconte dans les Mémoires d’outre-tombe : de Rennes à Paris, en passant par Laval, il mit 42 heures pour parcourir 355 km.

En 1791, lors de la fuite du roi Louis XVI en direction de l’est et jusqu’à son arrestation à Varennes, la berline à six chevaux et deux postillons qui le transportait (en compagnie notamment de Marie-Antoinette et du Dauphin) fit une première étape de 226 km en 21 heures. La diligence allait donc deux fois moins vite (10 km/h) qu’un cavalier, comme ceux qui ne tarderaient pas à le rattraper.

Après 1800, tout s’accélère : se rendre à Metz depuis Paris demande 2 jours en 1820, 42 heures en 1823, 36 heures en 1837 et 30 heures en 1843. En 1852, le chemin de fer relie les deux villes : la vitesse moyenne des trains était alors d’environ 30 km/h ce qui plaçait Metz à une petite douzaine d’heures seulement de la capitale. Le réseau national ferré se développe, les diligences ne peuvent pas tenir la comparaison : adieu coches, carrosses, pataches turgotines, gondoles et coucous !


Voyager au Moyen Âge

Qui voyage ? Des pèlerins, des marchands (surnommés « pieds poudreux »), des chevaliers et écuyers en quête de tournois ou partant en guerre, des hommes d’Église portant la bonne parole, des artisans effectuant leur compagnonnage, quelques ouvriers agricoles à la recherche de travail.

Comment voyage-t-on ? À pied, et même pieds nus pour certains pèlerins, à dos d’équidé (plus on est d’une classe aisée, meilleure est la monture) ou avec des charrettes et litières, mais l’état du réseau routier est encore déplorable et rend difficile l’utilisation d’engins roulants. En tout cas, on ne voyage jamais seul (à part quelques ermites), car les bandits de grand chemin rôdent.

Combien de temps met-on ? En 1254, l’archevêque de Rouen, accompagné d’une dizaine de personnes, mit plus de 70 jours pour rallier Rome, distante de 1 800 km : dès lors qu’il incluait des marcheurs, un convoi progressait au mieux de 25 km par jour. En 1381, un courrier parti à cheval d’Avignon, pour remettre au roi Charles VI, à Paris, la nouvelle que le roi Jean II de Castille reconnaissait le pape Clément VII, n’eut paraît-il besoin que de 3 jours pour couvrir 600 km. À partir de 1477, en changeant de monture aux relais de poste, le « service des chevaucheurs du roi » instauré par Louis XI, un courrier parcourait une centaine de kilomètres par jour. Le service postal ordinaire, mis en place par Philippe II, n’atteindra cette même vitesse qu’à la fin du XVIe siècle. Une lettre postée à Madrid serait alors arrivée à Bruxelles en un peu plus de deux semaines.


Wanderlust

Ce terme allemand concatène deux mots : Lust, « l’envie » et wandern, « randonner, marcher, flâner ». Dans le contexte du romantisme allemand, ce mot désigne l’appel des lointains, le désir de voyager, de découvrir le monde, ses destinations exotiques, ses contrées inconnues. Schubert compose en 1816 son lied Der Wanderer, « le voyageur », qu’il développera dans la Wanderer Fantaisie, six ans plus tard, et Caspar David Friedrich peint le célèbre Voyageur contemplant une mer de nuages en 1818. Un personnage de dos y regarde des montagnes lointaines, dans un paysage envahi de brume symbolisant l’incertitude, l’inconnu, la réflexion sur soi-même. Le Wanderlust naît de l’ennui, de la routine, que le voyage brisera. Comme la Weltanschauung, conception philosophique du monde et de la vie, ce terme difficile à traduire précisément est repris dans sa version allemande en anglais et en français. Paul McCartney titre ainsi une de ses chansons, où il demande au Wanderlust de lui éclairer l’esprit, de le guider en mer, de l’aider à être libre.


L’Éducation sentimentale

« Il voyagea. Il connut la mélancolie des paquebots, les froids réveils sous la tente, l’étourdissement des paysages et des ruines, l’amertume des sympathies interrompues. Il revint ». Gustave Flaubert, 1869


Couverture du livre 'Miscellanées du Voyage' de Fabrice Bouvier, avec des illustrations de divers éléments de voyage sur un fond bleu.

Fabrice Bouvier, Miscellanées du Voyage, préface d’Hervé Le Tellier, paru le 6/11/2025 chez En Voyages Éditions. 16 euros, 144 pages.

Disponible à l’achat à cette adresse

Présentation éditeur : Le livre que vous tenez dans les mains vous apportera toutes les informations dont vous aurez besoin, ou non, lors de votre prochain voyage. Savez-vous, par exemple, d’où viennent les noms des océans ? Quelle est la ville la plus basse du monde ? Comment s’appelle la peur panique des voyages ? Sauriez-vous retracer les voyages de Tintin ? Pourquoi Lorient, dont le nom signifie « l’est », est-elle à l’ouest de la France ? Un peu de pratique : comment échapper à un ours dans le Yukon ? Dans quel pays tirerez-vous la langue pour dire bonjour ? Comment voyager incognito si vous êtes célèbre ? Et, vous qui lisez ces lignes, savez-vous que vous avez déjà parcouru 1 000 km depuis que vous avez commencé ?
Plus de 250 miscellanées : listes, récits, citations, tableaux, croquis, graphiques et cartes… Tout le charme est dans le désordre apparent et dans le portrait du voyageur qui s’en dégage en creux ! 250 informations insolites et indispensables pour les amoureux du voyage. Cadeau idéal pour les voyageurs. Un petit livre cartonné enveloppé d’une jaquette superbement illustrée par Calicot Paris.